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Economie

Les project bonds ont un an: bilan d’une politique de crises.

Le 31 juillet 2012, la Banque Européenne d’Investissement lançait l’initiative des project bonds, qui cible les secteurs de l’énergie, de l’information et du transport. Tandis que l’enchaînement des crises focalise l’attention des investisseurs et des Etats sur le devenir immédiat de l’économie, l’Initiative tente d’apporter une réponse commune aux questions économique, financière et écologique. Article publié ici sur lecercle.lesechos.fr .

projet bonds L’un des dangers majeurs de l’enchaînement des crises est l’incitation à adopter une vision court-termiste : l’Etat est absorbé par la mise en œuvre de politiques de rigueur, pendant que les investisseurs donnent la priorité à leur besoin de liquidité. Dans un tel contexte d’anxiété au sujet du devenir immédiat de l’économie, est-on encore capable de se préoccuper de développement durable ? L’Initiative de la BEI tente d’apporter une réponse commune aux crises économique, financière et écologique.

La prise de conscience des limites de la capacité fiscale des Etats depuis la crise souveraine ne laisse pas d’autre recours actuellement que le système financier pour financer les montants considérables d’investissements nécessaires à une croissance durable. Dès lors il faut s’interroger sur la capacité de nos banques et des marchés à endosser ce rôle – et sur la compatibilité de ces enjeux avec leurs objectifs privés. Deux obstacles principaux s’y opposent : d’une part le problème de la valorisation des externalités environnementales, et d’autre part l’instabilité macroéconomique de l’investissement qui oscille entre des phases de croissance rapide et de dépression. L’objet de la politique mise en place par la BEI réside dans ce second obstacle : on constate aujourd’hui que les projets d’infrastructure, même rentables, trouvent peu de financement. De fait, la crise financière a mis au centre des préoccupations économiques la liquidité des marchés, soit la question du court terme. Seules véritables mesures prises en Europe contre le gel des investissements, des sommes considérables ont été versées au secteur bancaire par la Banque Centrale Européenne (BCE) et par les Etats de l’Union ; cependant les autres secteurs d’activité continuent à se contracter. Le ralentissement de la croissance reflète ainsi pêle-mêle l’ajustement des bilans des banques et des entreprises, la mise en place de nouvelles règles bancaires de Bâle, un flou politique et législatif sur l’avenir de la régulation, et un pessimisme général et peut-être auto-réalisateur quant au retour de la croissance.  L’économie européenne, beaucoup plus dépendante de ses banques que ses partenaires anglo-saxons, ne parvient pas à sortir de la dépression. Or l’Europe voit se profiler des besoins en investissement colossaux pour assurer la transition écologique : ils s’élèvent à plus de 2000 milliards d’euros d’ici 2020 selon les estimations de la Commission Européenne, soit l’équivalent du PIB de la France. Le secteur énergétique à lui seul nécessiterait près de 1000 milliards d’euros à cette échéance. Comment dès lors trouver les moyens d’effectuer cette transition ?

Face à l’impasse, la BEI a proposé un mécanisme résolument tourné vers les marchés. A la différence des eurobonds, qui sont un instrument de financement des Etats, lla mise en place des project bonds vise à stimuler précisément le financement privé des infrastructures : il parvient donc à remporter l’adhésion des partisans de la relance et celle des opposants au laxisme fiscal et monétaire. Dans le cadre du programme, au lieu de passer par le secteur bancaire traditionnel, une entreprise peut lever de la dette en émettant des obligations de projet pour lesquels la BEI fournit une garantie ou une partie du prêt. Cette garantie augmente la probabilité d’un remboursement à temps de la dette supportée par les investisseurs privés, relève donc sa note et la rend plus attractive. C’est alors la BEI et à travers elle les Etats de l’Union, actionnaires de la BEI, qui portent une grande partie du risque financier : l’aide est équivalente à une garantie des Etats à cela près que la décision est centralisée au niveau européen par l’intermédiaire de la BEI.

Si les données sur l’émission de project bonds ne sont pas publiques, on constate déjà que des montants importants sont investis en Europe depuis une dizaine d’années : alors que le volume annuel de prêt s’élevait à 10 milliards d’ECU en 1998, il devient de 45 milliards d’EUR au milieu des années 2000, et a atteint jusqu’à 79 milliards d’EUR en réaction à la crise. La France, qui représente aujourd’hui 15 % du PIB de l’UE, est la cible de 15 % des dépenses de la BEI en 2013, tandis que les pays du sud reçoivent en moyenne plus d’aide : ainsi l’Italie, avec 12 % du PIB européen, compte 25 % des dépenses de la BEI. En Allemagne, en Autriche ou au Royaume-Uni, où l’Europe connaît sa plus forte croissance, les financements de la BEI sont plus rares. Cela pose peut-être la question de l’efficacité de l’allocation des efforts dédiés à la transition écologique à travers l’Europe ; mais on est davantage tenté de voir l’initiative comme un mécanisme de redistribution des investissements qui permette aux pays dans lesquels la contrainte budgétaire est la plus forte d’entreprendre aussi la construction de nouvelles infrastructures.

Un bilan à mi-parcours a été proposé par Fitch en février 2013. Alors que les investisseurs acquièrent et revendent aisément des titres d’entreprises non-financières notés BBB, on observe davantage de réticence envers les project bonds de qualité inférieure à A. En admettant que Fitch note de la même façon les project bonds et les titres traditionnels d’entreprises, il s’ensuit que cette différence provient de causes autres que le risque de crédit. Une explication possible réside dans la méfiance à l’égard de la qualité du suivi des projets, assuré ici par la BEI alors qu’il l’est habituellement par la banque qui octroie un prêt. Une seconde explication, celle donnée par Fitch, est la faible liquidité des titres : on ne connaît pas encore la profondeur du marché, mais elle devrait augmenter à mesure que les investisseurs se familiarisent avec ces nouveaux actifs. La plupart d’entre eux est déjà acceptée par la BCE dans ses opérations de crédit. De même que la BEI fait davantage confiance aux marchés qu’aux États pour financer ses investissements, de même la BCE préfère accepter des obligations privées sur son bilan plutôt que d’acquérir de la dette souveraine. On comprend ces choix à la lumière des pressions politiques de la Bundesbank et de l’idéologie libérale sur laquelle se fonde l’Europe. De fait, l’inclination de la BCE, sous la présidence de Mario Draghi, à se rapprocher de la BEI pour mettre en œuvre une politique qui favorise la croissance aura sans doute des implications majeures, et encore inconnues.

Si les projets verts se multiplient dans les prochaines années ainsi que le prévoit la Commission Européenne, alors on a toutes les raisons de croire que l’initiative de la BEI porte en elle une croissance potentiellement importante, mais que celle-ci s’accompagne de risques financiers considérables pour les États de l’Union ainsi que de risques inflationnistes qu’il s’agira de surveiller de près dans les prochains mois, et au delà.

Les Jeunes Gracques

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Société

Nouvelles propositions de Peter Hartz pour l’emploi !

Quelques « innovations Hartz » pour l’emploi et contre le chômage des jeunes

Peter Hartz, ancien DRH de Volkswagen, est l’inspirateur des réformes Schröder en Allemagne et des quatre « lois Hartz » sur le marché du travail. Il a depuis continué à réfléchir avec quelques membres de sa commission et est venu le 29 mai dernier présenter à Paris ses propositions contre le chômage des jeunes en Europe. Il s’agirait de lancer un programme « Europatriates » en six points :

Œ1. diagnostic individuel des talents (Talentdiagnostik

2. « radar de l’emploi » régional s’appuyant sur les données fines des besoins locaux d’activité non satisfaits

3. un vrai « social franchising » : un réseau de compétences en accompagnement des entreprises nouvelles, « qui ne doivent pas être laissées seules »

4. recours prioritaire aux flexibilités internes à l’entreprise (accords compétitivité-emploi, Kurzarbeit/chômage technique)

Les propositions les plus originales consistent en deux outils incitatifs à l’embauche de chômeurs, et au développement de la formation en entreprise, voie d’insertion professionnelle éprouvée pour les jeunes allemands :

1. Le « bon de formation échangeable » matérialisant un droit à la formation pour un jeune sans emploi, sous forme d’instrument financier librement cessible

2. Le « paquetage financier » [ou « job floater »], liant l’embauche d’un chômeur à l’accès privilégié à des ressources en capital et en crédit pour l’entreprise

Le bon de formation échangeable

Il s’agit ici d’encourager le développement de la formation professionnelle des jeunes, au travers d’un nouvel instrument financier matérialisant un droit à la formation.

Ces titres seraient émis par un fonds spécifique, garanti par l’Etat. Ce fonds serait alimenté par des crédits publics (Etats, collectivités locales, enveloppes de la formation professionnelle) comme des crédits privés (entreprises européennes ayant des besoins d’embauche). Les financeurs s’assureraient de la qualité des formations professionnelles dispensées – modèle du « Dual system » allemand ou des filières d’apprentissage et d’alternance en France – ; la concurrence sur le marché de la formation ferait le reste de la pression vers l’efficacité. Ils présenteraient les caractéristiques d’un instrument obligataire librement cessible sur le marché et assorti d’un coupon. Leur originalité résiderait dans la possibilité pour un jeune de les remettre à une entreprise en échange d’une formation professionnelle. L’entreprise se ferait rembourser la valeur des titres auprès du fonds émetteur pour financer la formation.

Ces bons pourraient être souscrits à titre individuel par l’environnement familial comme instrument d’épargne et de transmission, ou en partie alloués dans le cadre de politiques ciblées.

L’incitation pour l’entreprise serait à la fois de nature financière par le différentiel de valeur entre le bon échangeable et le coût de la formation, et de nature économique par les bénéfices de l’embauche ultérieure d’un jeune formé dans son environnement propre.

On peut noter qu’un bon échangeable de même inspiration (Wertpapier) a été développé par Volkswagen pour le financement des préretraites ; dans ce cas les salariés en poste pouvaient souscrire à des bons de préretraite échangeable au moment de leur départ effectif.

Le paquetage embauche-financement

Ce dispositif consisterait à doter chaque chômeur à titre individuel d’un volume de financement en capital et en crédit destiné à l’entreprise qui l’embauchera.

Le demandeur d’emploi se présenterait ainsi à l’entreprise non seulement avec ses compétences et sa capacité de travail, mais il apporterait aussi avec lui dans son « paquetage »  une contribution à la consolidation financière du bilan de son futur employeur. Ce dispositif est à la fois valorisant à titre individuel, incitatif pour l’entreprise et économiquement efficace dans l’allocation des ressources complémentaires pour le développement de l’activité.

L’effet incitatif serait particulièrement pertinent pour les PME dont la croissance peut être contrainte par l’accès au capital et au crédit.

Un ordre de grandeur de 50k€ en quasi-capital, plus 50k€ en crédit pourrait être considéré pour chaque nouvel embauché.

Le capital pourrait prendre la forme d’une dette subordonnée souscrite par un établissement public –de type BPI-, tandis que le crédit pourrait être octroyé par une banque commerciale.

En tout premier ordre de grandeur, le volume maximum de quasi-capital à mobiliser serait de 250Md€, et le volume de crédit identique pour doter 5 millions de demandeurs d’emploi, le phasage du déblocage effectif des fonds dépendant du rythme des embauches.

Ces instruments pourraient être mis en place au niveau national. Un objectif plus ambitieux serait de les développer au niveau européen, ou au moins dans le cadre de la collaboration de plusieurs pays participants. En s’assurant de la compatibilité des dispositifs nationaux, on s’attacherait notamment à tirer parti de l’expérience allemande en matière de formation professionnelle, et à faciliter la mobilité des demandeurs d’emploi vers les entreprises les plus demandeuses.

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Société

Solidarité avec Sciences Po

Les Gracques souhaitent témoigner leur amitié et leur soutien à la communauté de Sciences Po, meurtrie par le décès ce week-end de Clément Méric.

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Société

A Guy…

C’est avec une immense tristesse que les Gracques ont appris la mort de leur ami Guy Carcassonne, grand constitutionnaliste et penseur des institutions.

Ils souhaitent rendre hommage à l’homme d’esprit et de conviction, démocrate et républicain, dénonçant inlassablement les dérives du cumul des mandats et de l’inflation législative, ainsi qu’à l’homme de bien, défenseur des valeurs de solidarité et de progrès, engagé auprès de Michel Rocard.

Professeur aimé et admiré, Guy continuera pour eux d’incarner la simplicité, l’humour, le bon sens, l’intelligence.

Les Gracques présentent leurs profondes condoléances à son épouse et à ses enfants, Marie, Nouria et Martin.

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Edito

L’université en VF

Université la Sorbonne

Il y a deux ans, les Gracques avaient appelé à l’abrogation immédiate de la circulaire Guéant, et au lancement d’une série de mesures destinées à réparer la réputation de la France à l’international. La ministre de l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, fait un pas dans cette direction en proposant, entre autre, de généraliser l’usage de l’anglais dans les universités françaises, qui le parlent si mal.

A notre stupeur, cette mesure (pourtant modeste car elle ne concerne que les formations européennes ou jumelées avec une université étrangère!), est aujourd’hui attaquée de toutes parts par ceux-là même qui dénonçaient la circulaire Guéant.

Comme si il était inacceptable de chasser les étudiants étrangers par la loi, mais nécessaire de le faire par la langue.

De Claude Hagège, parlant de l’anglais comme « langue du profit » à Michel Serres comparant la réforme à l’Occupation allemande, en passant par ceux qui semblent imaginer que les scientifiques publient encore en français, ce débat a été l’occasion de redémontrer les fantasmes d’isolationnisme nauséabond qui animent encore certains intellectuels.

Ce qui pénalise la France à l’étranger, c’est précisément son incapacité à comprendre qu’une culture ne souffre pas de l’ouverture à l’altérité. Ceux qui travaillent dans les laboratoires ou étudient dans les universités témoignent du principal reproche des jeunes étrangers : « If you don’t speak French, you’re necessarily excluded » (Confédération Jeunes Chercheurs).

Quelle différence avec les Etats-Unis, où il n’existe même pas de langue officielle !

Il est tout à fait possible d’avoir une langue commune sans penser en commun, comme le montre la richesse de la littérature américaine contemporaine.

Et si il est légitime de se préoccuper de diversité culturelle, ignorer l’autre condamne bien plus sûrement au déclin et au nombrilisme. Pour reprendre Levi-Strauss, « la tolérance n’est pas une position contemplative ».

Qui peut penser que la France est suffisamment importante pour attirer les jeunes chinois ou américains à parler notre langue, sans faire aucune concession envers la leur ? Qui peut penser que notre niveau d’anglais, un des plus faibles d’Europe, et pourtant toujours en chute continue par rapport aux autres pays de l’OCDE, n’est pas relié à cette culture de la défiance ?

Qui peut espérer encourager la création d’entreprises innovantes sans donner à notre jeunesse les outils pour se confronter aux idées des autres ?  La nécessaire promotion de la francophonie dans le monde, et l’apprentissage d’autres langues chez nous sont deux revers de la même médaille.

Il faut donc inverser notre politique : d’abord attirer les étrangers par notre ouverture, puis développer massivement les cours de français sur place.

Cette réforme n’est bien sur pas la panacée, et ne peut se substituer à une simplification drastique de l’accueil administratif des étudiants et à l’amélioration en cours de nos campus. Néanmoins, elle est l’emblème d’un changement nécessaire des mentalités françaises, qui doivent accepter que l’anglais, c’est avant tout la langue du savoir. Et ce changement aurait du commencer dans l’université, parce qu’elle forme les esprits de demain.

D’ailleurs, la plupart de ses enseignants-chercheurs savent déjà que publier en français aujourd’hui, c’est garantir qu’un résultat ne sera lu au mieux que par 10% de la communauté mondiale, c’est garantir aussi une recherche moribonde et mandarinale, une culture incapable de se confronter à la complexité du monde.

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Sciences

Angelina Jolie, ou le retour du pari de Pascal

Article publié ici sur lejdd.fr.

Angelina Jolie, ou le retour du pari de Pascal

Les grands problèmes éthiques d’une époque n’intéressent personne quand ils sont traités par une austère commission d’experts. Mais quand l’Olympe des grands « people » s’en mêle, le débat révèle sa monumentale ampleur. Car Angelina Jolie, en choisissant de recourir à une ablation des seins face à son risque génétique de cancer condense en une histoire toutes les grandes questions de la bioéthique contemporaine : le choix entre la qualité de la vie et le risque de sa fin; le choix provisoire entre deux inéluctables, vieillir et mourir; la place de la prédiction dans les choix thérapeutiques; les avancées de la science du vivant face aux reculs des droits du vivant.

Chez les romains, il était usuel de négocier son destin avec les dieux. Jésus exhortait les hommes qui convoitent des femmes mariées à s’arracher l’oeil, car il était préférable d’entrer au paradis borgne que de voir l’enfer avec deux yeux. Dans le monde chrétien, le pari de Pascal consistait à faire des sacrifices durant sa vie pour profiter des plaisirs de la vie éternelle, pari qui a inauguré les calculs de probabilité autour de l’existence.

Puis, les avancées de la médecine ont caché la mort (dans des hôpitaux) et relégué le choix entre qualité de vie et risque de mort à des catégories restreintes de la population (les personnes en fin de vie et les malades chroniques). Les Modernes ne se posaient donc plus ces questions existentielles.

Ce qui choque les esprits dans le choix d’Angelina Jolie, c’est qu’aujourd’hui, la détection des risques génétiques oblige à nouveau les bien-portants à se confronter au pari pascalien, à peser la qualité de leur vie contre la possibilité de leur mort et surtout, à faire un choix médical irrévocable, qui doit impérativement être éclairé. Ce qu’utilise un médecin dans un cas comme celui d’Angelina Jolie, c’est la technique du « pari ordinaire ». Il demande à un patient confronté à un risque génétique de choisir entre mener une vie plus pénible (ici avec ablation des seins), ou bien de « jouer » à une loterie morbide, où les résultats sont soit de vivre une vie normale sans inquiétude, soit de mourir instantanément avec une probabilité de x%. Le médecin pose la question plusieurs fois avec un risque de mourir de 1%, 2%, 10% etc, jusqu’à ce que le patient arrête de « jouer » à cette loterie. Il  a ainsi quantifié le risque acceptable pour chacun et le compare avec le risque réel (ici le risque génétique de cancer du sein) pour décider si le patient désire de façon rationnelle l’ablation.

Cette technique, dérivée de l’analyse économétrique et du concept d’utilité, fait l’objet d’améliorations théoriques constantes afin de s’assurer que le choix à un temps T d’un individu reflète bien son utilité future, mais elle ne doit néanmoins ni être le prétexte aux paranoïas du tout-génétique, ni l’occasion de sombrer dans l’aphorisme du docteur Knock selon qui « la bonne santé est un état précaire qui ne présage rien de bon ».  La grande majorité des cancers du sein ne sont pas expliqués par la génétique et même ces risques génétiques ne sont jamais certains de se réaliser. Néanmoins, l’affaire révèle les difficultés psychologiques inhérentes à la nature du cancer : c’est souvent le corps lui-même qui est en cause, et non un agent extérieur; c’est souvent le traitement qui provoque la douleur, et non la maladie, longtemps asymptomatique. Il est si naturel de chercher des causes, dans ce cas génétiques, à cette maladie intérieure, cachée et parfois fondamentalement aléatoire.

Enfin, peut-on breveter le vivant? C’est la troisième question fascinante que pose cette affaire. Car si le test de la mutation des gènes BRCA 1/2, responsable du risque accru de cancer, coûte si cher aux Etats-Unis (3000 dollars), c’est qu’une entreprise, Myriad Genetics, a pu breveter les gènes BRCA1/2 eux-même! Alors que les substances naturelles ne peuvent normalement pas être brevetées, Myriad argumente qu’elle a breveté la version « isolée en laboratoire » du gène, qui est légèrement différente du gène « humain »… mais ce brevet lui donne tout de même le droit exclusif d’examiner les mutations de BRCA chez l’humain, puisqu’il faut pour cela passer par la version « isolée en laboratoire ».

Ironie du sort, l’annonce de mardi intervient juste au moment où la Cour Suprême américaine examine ce cas, majeur pour des pans entiers de la recherche biomédicale : 20% des gènes font aujourd’hui l’objet de brevets. Il y a trois ans, une cour de première instance avait annulé le brevet de Myriad, affirmant une spécificité de l’ADN par rapport aux autres molécules brevetables, puisque c’est l’information qu’il contient, et non sa structure chimique, qui est pertinente. Le droit des brevets doit permettre aux entreprises innovantes d’être rémunérées de leur risque, mais surtout à la science d’avancer et aux progrès de se diffuser, ce qui exige que l’innovation ne se transforme pas en rente.

 Les jeunes Gracques

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Evènements

Assemblée générale des Gracques

L’assemblée générale aura lieu samedi 25 mai à 10h du matin. Nous invitons tous les membres à se joindre à nous. Si vous souhaitez vous inscrire, veuillez nous contacter à aggracques@gmail.com (nous vous indiquerons le lieu).

Les débats sont ouverts à tous, toutefois pour pouvoir participer au vote, il faudra que les membres soient à jour de cotisation, qu’il sera possible d’acquitter sur place.

Les Gracques

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Politique

La leçon de Bérégovoy

Pierre Bérégovoy fait encore figure de modèle pour les Gracques, qui lui rendent hommage à l’approche de l’anniversaire de sa disparition. Tribune parue dans le JDD d’hier, sous la plume de Guillaume Hannezo et Denis Olivennes, anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy (Denis Olivennes est le président de Lagardère Active, propriétaire du JDD).

pierre-beregovoy

Pierre Bérégovoy nous a quittés il y a vingt ans. Ceux qui l’ont connu et aimé pensent à lui. À ce qu’il fut, à ce qu’il a représenté, à l’exemple qu’il est encore.

IL ÉTAIT LE PEUPLE et méprisait les populistes. Immigré de deuxième génération, seul dignitaire du Parti socialiste à être issu du prolétariat, il est aussi le seul ouvrier ayant jamais dirigé un gouvernement de la République. Il n’en parlait pas. Il ne montait pas sur le tonneau en criant « le peuple, le peuple, le peuple ». Il savait que les couches populaires finissent toujours par régler la facture des démagogues. Ce qu’il devait au peuple, ce n’était pas la démonstration de son empathie mais l’exercice de sa compétence et sa capacité de travail inépuisable, patiente, concrète, pratique. Maîtriser (et non mépriser) la complexité de l’économie réelle pour que les avancées de la justice sociale tiennent dans la durée. Voilà pourquoi il avait choisi la famille socialiste et pas les communistes. Puis Mendès France et pas la SFIO.

IL ÉTAIT LE PEUPLE, il était de gauche et il savait expliquer la nécessité des disciplines économiques. Ce qu’on appelle la rigueur. Jamais doctrinaire, toujours courageux, il soumettait sa conception au filtre du doute, mais pas son exécution à la merci de l’opinion. « On ne gouverne pas pour plaire. » Sa rigueur résultait d’un choix politique, car il traitait son appareil technocratique avec autorité et n’aurait jamais laissé les bureaux gouverner l’État. Quand il a rétabli les comptes de la Sécurité sociale, c’est parce qu’il pensait que les plus riches devaient payer pour les plus pauvres et non les générations de demain pour celles d’aujourd’hui. Quand il a redressé les finances de la nation, c’était parce qu’il savait qu’à la fin, le prix des dévaluations, des bouffées d’inflation, des crises d’endettement est toujours acquitté par les plus faibles. La solvabilité de l’État est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

IL ÉTAIT LE PEUPLE, il était de gauche et il était réformateur. Il pensait qu’il faut plus de régulations là où il y a du marché, mais aussi plus de marché partout où il y a des rentes. Il croyait que la concurrence est utile et la compétitivité nécessaire. Pour redistribuer, il faut d’abord produire. La concurrence était une politique sociale parce que les monopoles sont un obstacle au développement de l’emploi et du pouvoir d’achat. Cette concurrence, il l’a imposée au secteur financier en un temps où les banquiers étaient des fermiers généraux qui taxaient les entreprises et les particuliers lorsqu’ils voulaient accéder aux marchés de l’argent. Cela en a fait baisser le coût, ce qui a aidé la croissance. Bien sûr, ce secteur financier est devenu fou et s’est développé hors de raison, par excès d’endettement et de complexité. Mais c’est le problème de notre temps, pas du sien.

LES OBSERVATEURS conjectureront sur la mort choisie de l’homme d’État qui n’a pas supporté l’ombre d’un doute colporté sur une affaire insignifiante. Toutefois, sa marque dans l’Histoire n’est pas celle d’une actualité tragique. C’est celle d’une personnalité et d’une politique qui résonnent comme une promesse d’avenir.

Guillaume Hannezo et Denis Olivennes – Le Journal du Dimanche

dimanche 28 avril 2013

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Edito

Maintenant ou Jamais !

Tribune publiée dans Le Point

Une fois dissipés les miasmes de l’affaire Cahuzac, la situation économique et sociale de la France redeviendra LA question. Revenons-y tout de suite.

Il n’y a aucun mystère à ce que François Hollande soit devenu plus rapidement impopulaire que Nicolas Sarkozy. Il faut le porter à son crédit.

Nicolas Sarkozy avait promis d’être le « Président du pouvoir d’achat», et commencé par en distribuer aux leaders de l’économie et de l’opinion, comme si la richesse ruisselait de haut en bas. François Hollande avait annoncé qu’il commencerait par le redressement, et le redressement a d’abord été fiscal.

Le précédent Président allumait des incendies idéologiques en lançant de grands chantiers qui s’enlisaient devant les intérêts coalisés jusqu’à ce le fer soit porté ailleurs ; de sorte que chacun avait l’impression que la réforme était pour les autres. Son successeur réforme presque par effraction, mais à la fin il l’impose. Le
paradoxe est que la France aura connu en un an plus d’ajustements, souvent douloureux, qu’au cours de la dernière décennie : plus de deux points de réduction du déficit structurel ; une réforme fiscale qui rend l’effort contributif plus lourd que dans aucun autre pays du monde développé, jusqu’à 57% des revenus du travail et 62% -plus l’ISF-des revenus du capital; une réallocation massive de la fiscalité des entreprises sollicitant durement les sièges de grandes sociétés, mais permettant aussi de réduire de 6% le coût du travail pour les salaires de moins de 2500 euros par mois ; une réforme du marché du travail plus profonde que celle de Mario Monti en Italie, qui permet aux entreprises de s’ajuster en étendant la portée de la négociation sociale. Et bientôt, si l’on ne sort pas des rails, la désindexation des retraites hors les plus modestes, l’allongement de la durée de cotisation, la dégressivité des allocations familiales, le choc de simplification pour débarrasser particuliers et entreprises des normes bureaucratiques produites par la suradministration…

Tout cela n’est peut être pas assez pour le redressement des comptes, et déjà trop pour attirer les centres de décision économiques. Mais, contrairement à ce que d’aucuns disent à la gauche de la gauche, ce n’est pas rien. Ce sont des points de rupture qui marquent clairement une triple orientation : une politique de rigueur, une politique de gauche, une politique de l’offre.

Comment se fait-il qu’entre ces points, on ne voie pas la ligne ?

Pendant la campagne électorale François Hollande n’a pas dit qu’il raserait gratis. Au contraire : il avait annoncé deux années d’effort et s’était positionné, dans un monde ouvert, pour une économie de l’offre. C’était courageux. Et cela ne l’a pas empêché de gagner. Quel dommage que la victoire n’ait pas été suivie immédiatement d’un discours clair pour expliquer aux Français où on les conduisait, et à la majorité qu’elle allait devoir renoncer aux vieilles lunes keynésiennes et social-corporatistes !

Dire d’abord la gravité de la crise économique. Une crise qui n’est pas seulement budgétaire, soluble dans une bonne gestion, mais une crise de compétitivité et de balance des paiements, longtemps masquée par les facilités d’endettement offertes par l’euro. Voici dix ans – nos comptes extérieurs étaient équilibrés à l’époque – que notre économie distribue plus de pouvoir d’achat qu’elle ne fait de gains de productivité. Si les Français l’ignorent, c’est parce que ce pouvoir d’achat a été inégalement distribué et capté par les rentes – comme la rente immobilière, paradoxalement favorisée par les aides publiques, fiscales et budgétaires.

Mais aujourd’hui, de quelque côté qu’on regarde l’ajustement – accroître l’investissement et la compétitivité des entreprises, réduire les importations et le déficit budgétaire – il n’y a rien à distribuer. Mieux vaut le dire et abandonner quelques fables. Les fables racontées par la gauche de la gauche, qui voudrait nous faire croire qu’il y a un trésor caché chez les riches, de sorte que la charge de l’effort pourrait être prise par 1% de la population : c’est fait, et cela ne suffit pas. Et celles venant de la droite, qui parle comme si la réduction nécessaire des dépenses publiques n’allait pas affecter le revenu de ceux à qui elles sont versées.

Douloureux, l’effort d’ajustement est nécessairement impopulaire. Il rompt avec un modèle de croissance artificielle par la demande et l’endettement. Assumons-le. Et à la parole politique de lui donner des marqueurs, un horizon, une direction, un sens.

Les marqueurs montrent que nous avançons. La moitié du chemin est faite sur la réduction du déficit budgétaire structurel, même s’il reste maintenant à s’attaquer à l’inflation des dépenses publiques. Quant au crédit d’impôt, certes d’une complexité encore éloignée du choc de simplification promis, il permettra aux entreprises de regagner une partie de l’écart de coûts unitaires creusé depuis dix ans avec l’Allemagne.

L’horizon, ce n’est pas l’austérité. C’est une croissance tirée par l’initiative, l’innovation, les entrepreneurs et la concurrence. Les expressions répétées de défiance profonde vis-à-vis du monde de l’entreprise, la tolérance pour les excès populistes, la volonté de défendre les situations acquises, l’illusion des 75%, tout cela a sapé l’effort de redressement aux yeux des entrepreneurs français comme des investisseurs étrangers. C’est au contraire en luttant contre les rentes, en réduisant la bureaucratie et les contrôles qu’on favorisera la création d’emplois, qu’on préservera le pouvoir d’achat et qu’on inspirera confiance à nos partenaires.

Poursuivons en rendant du pouvoir d’achat aux habitants des zones denses grâce à un choc massif d’offre de terrains et de construction de logements qui fasse baisser les prix. Avançons dans la fusion de nos échelons territoriaux, au-delà de l’échec symbolique du référendum alsacien, sans imposer un jardin à la française : ce peut être – comme le fait Gérard Collomb à Lyon – aller vers un couple région-métropole; ailleurs, reconnaître que le département reste un échelon utile et fusionner communes et agglomérations

La direction doit être ferme. Qu’elle le soit d’abord sur les dépenses publiques et sur la cohérence de la politique économique. Moins de ministres, une cohésion sur une ligne tranchée, une autorité indiscutée et lisible à Bercy.

Le sens, c’est l’avenir de notre jeunesse. Celle-ci nous envoie un message effroyable en nous disant, à l’occasion d’un  récent sondage, qu’elle irait vivre ailleurs si elle le pouvait. Du reste, beaucoup le font déjà : étudiants, jeunes professionnels, jeunes issus de l’immigration, vont chercher hors les frontières la chance qu’on leur refuse ici.

Pourquoi partent-ils ? Parce qu’ils ont le sentiment que les obstacles à leurs aspirations personnelles et professionnelles sont plus élevés en France que partout ailleurs ; qu’une sélection par l’échec règne toujours en maître dès l’école ; que les places sont prises par ceux qui ont construit leurs rentes ; et que l’idée même de réussite n’est nulle part ailleurs aussi suspecte et donc aussi dépréciée…

A François Hollande qui avait accordé sa priorité aux jeunes, ces départs adressent un signal. Ce n’est qu’une petite partie de la jeunesse pour le moment ; mais elle est le symptôme et la traduction de l’état d’esprit de toute une classe d’âge.

Que nous arrive–t-il collectivement ? Est-ce le vertige du déclin qui nous paralyse? Cela suffit, maintenant ! La France doit rompre avec cette trajectoire mortifère. Et pour cela, que la majorité assume la politique sociale-démocrate qu’elle mène, et qu’elle la mène jusqu’au bout.

Alors le triste numéro des duettistes que sont Le Pen et Mélenchon cessera de séduire un public lassé ; alors les messages de l’action publique pourront être entendus, les errements individuels surmontés et la confiance revenir.

Comme le disait un général célèbre : « toutes les défaites se résument en deux mots : trop tard». Monsieur le Président, il est juste encore temps pour gagner. Maintenant.

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Bonne chance à Enrico Letta et à son gouvernement !

Enrico Letta à l'Université des Gracques
Enrico Letta à l’Université des Gracques