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Le malaise social n’est pas la seule cause du vote Le Pen

Dans une tribune au « Monde », le démographe Hervé Le Bras souligne que l’exclusion n’est pas le seul fait des zones rurales qui ont voté pour Marine Le Pen. Elle existe aussi dans les villes où Emmanuel Macron a fait de forts scores.

 

Quelle allait être la géographie du vote Macron? Faute de précédent et faute de positionnement précis de ce candidat sur le spectre politique, il était malaisé de le prévoir. Une thèse assez répandue voulait qu’il s’agisse d’un vote utile. C’était dès lors définir l’électorat de Macron par opposition à celui du Front national.

Plusieurs raisons militaient en faveur de cette explication. D’abord, le caractère particulier du FN qui saille sur un paysage politique moins contrasté. Effectivement, depuis l’origine, à l’élection européenne de 1984, les scores du FN varient largement selon le territoire considéré. Lors du premier tour, le 23avril, le pourcentage de votes pour Le Pen à l’échelon départemental s’est échelonné de 5% à Paris à 36% dans l’Aisne, tandis que les pourcentages pour Macron se situent entre 18% et 30% selon le département, soit une amplitude trois fois plus faible.

Inévitablement, c’est le parti dont les résultats sont les plus contrastés qui imprime son style à la carte, les autres apparaissant peu ou prou en opposition. C’est le cas pour la représentation des votes en faveur de Hamon, de Mélenchon et plus encore de Macron, comme on le constate sur la carte dessinant les territoires électoraux des deux finalistes, «Deux France face à face: les villes contre le périurbain» .

Les votes FN et Macron géographiquement opposés

L’émergence géographique de l’extrême droite a d’autre part des raisons objectives. Le Pen obtient ses meilleurs résultats là où les problèmes économiques et sociaux sont les plus graves. Que l’on cartographie le taux de chômage, la proportion de jeunes sans diplôme, la pauvreté (proportion de personnes sous le seuil de pauvreté), la fréquence des ménages monoparentaux ou le niveau d’inégalité locale, on obtient des répartitions très semblables: une grande zone au nord de la ligne LeHavre-Belfort, le rivage méditerranéen jusqu’à cent kilomètres de profondeur, la vallée de la Garonne entre Toulouse et Bordeaux, soit presque exactement les territoires où le FN enregistre ses meilleurs scores.

La carte intitulée «La France de l’exclusion» représente la synthèse des cinq indicateurs qui viennent d’être cités. Dès le premier coup d’oeil, elle paraît très voisine des résultats qu’a obtenus LePen. Le vote en faveur de Macron proviendrait alors des régions qui seraient moins atteintes par ces maux. En quelque sorte, il serait défini par son contraire.

A ceux qui parlent de dissolution ou d’éclatement chaotique des partis, on peut opposer la recomposition ordonnée des électorats. En politique, le neuf est souvent fabriqué à partir du vieux

Cependant, quand on regarde plus précisément la carte, on voit une multitude de points où les cinq problèmes sont plus aigus, dans les zones de fort vote FN comme en dehors. Ce sont les villes, en particulier les plus importantes. Effectivement, le chômage y est plus élevé, les familles monoparentales plus fréquentes, les inégalités plus fortes, etc. Dès lors, le FN devrait y récolter de nombreux suffrages. Or c’est exactement l’inverse. Plus une ville ou une agglomération est importante, plus le vote frontiste y est faible. De plus de 30% dans les communes de moins de mille habitants, il descend au-dessous de 5% à Paris. On peut parler de périphérie, de sentiment d’abandon, mais c’est mettre des mots à la place d’une explication. Il vaut mieux reconnaître que les causes socio-économiques ne suffisent pas à rendre compte du vote Le Pen et par conséquent de son opposé, le vote Macron.

L’addition des deux centres

Or, il est possible de définir directement le vote en faveur de Macron. Il suffit de prendre au sérieux le candidat quand il affirme rassembler un centre droit et un centre gauche. Le centre droit est incarné par François Bayrou et son MoDem, le centre gauche par les sociaux-démocrates, de Valls à Hollande. On connaît la distribution des forces de ces deux courants sur le territoire: pour le centre droit, les 9,1% de voix obtenues par Bayrou à la précédente élection présidentielle, pour le centre gauche, la moitié des 28% de votes pour Hollande à la même élection. Les enquêtes par sondage qui demandent pour quel candidat on a voté en2012 donnent effectivement environ 50% des anciens électeurs deHollande ralliant Macron.

Si l’on additionne les scores de Bayrou et la moitié des scores de Hollande en2012, on obtient presque exactement la répartition des votes en faveur de Macron telle qu’elle est apparue dimanche dernier. A ceux qui parlent de dissolution ou d’éclatement chaotique des partis, on peut donc opposer la recomposition ordonnée des électorats. En politique, le neuf est souvent fabriqué à partir du vieux. Plus exactement, l’électorat change moins vite que les états-majors.

Les votes frontistes sont d’autant plus rares que l’agglomération est plus importante, comme on l’a vu. Ici encore, les votes pour Macron leur sont diamétralement opposés. Ils sont d’autant plus fréquents que la ville est de plus grande taille. Paradoxalement, plus les cinq problèmes évoqués plus haut y sont graves, plus on vote Macron. Quel est donc le mystère du comportement urbain? Certes, les professions supérieures s’y concentrent et le niveau général de diplôme y est plus élevé, mais cela ne suffit pas à rendre compte des écarts de vote constatés.

Les villes, «global cities»

Les villes, particulièrement les plus puissantes, sont devenues des points de contact et d’échange avec le monde. Les plus importantes se rapprochent des global cities selon le terme forgé par la sociologue hollando-américaine Saskia Sassen. Leurs habitants veulent donc préserver l’ouverture de la France au monde et particulièrement à l’Europe. Or, seul de tous les candidats, Macron a pris la défense de l’Europe sans poser des conditions peu réalistes à son changement.

Déjà au référendum de Maastricht en1992, les villes, surtout les plus grandes, avaient voté oui. Les zones rurales, pour leur part, s’étaient partagées en deux groupes. Celles où les centristes héritiers du MRP et donc ancêtres du MoDem étaient bien implantés, soit la France de tradition catholique, ou plus exactement et plus originellement detempérament anti-jacobin, avaient aussi voté oui comme on le constate sur la carte «Le oui à Maastricht» . Les autres avaient choisi le non, souvent à de fortes majorités. Dans la mêlée des débats de la récente campagne, l’Europe a parfois surgi mais il se peut qu’elle ait joué un rôle plus important qu’il n’y paraît, ne serait-ce qu’en plaçant Macron en tête.

Cartographie. Hervé Le Bras a conçu les deux cartes intitulées «La France de l’exclusion» et «Le oui à Maastricht» . Le cartogramme intitulé «Deux France face à face : les villes contre le périurbain » a été conçu par Jacques Lévy, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, avec l’équipe du laboratoire interdisciplinaire Chôros de cette même école : Ogier Maitre, Ana Póvoas, Jean-Nicolas Fauchille.