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Edito

La Bourse ou la vie

LA BOURSE OU LA VIE…

Pendant quelques semaines,  les courbes de l’économie se sont creusées sous le souffle de l’Histoire. Chacun  a eu peur de  revenir un siècle en arrière, un siècle de haine et de guerres.  Peur, suivie d’un soulagement provisoire: ce ne sera qu’une récession. Mais quel gâchis !
Car il faut vivre dans un univers bien éthéré pour ne voir dans ce qui c’est passé que la simple revanche de l’Etat sur les marchés, de la régulation sur la dérégulation, de l’Europe sur les Etats-Unis.

La vérité, c’est l’inverse : les marchés ont réussi la plus grande  prise d’otages de l‘Histoire ; ils ont posé un pistolet sur la tempe des Etats et des contribuables. Ne vous demandez plus ce que votre banque peut faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre banque: la Bourse ou la vie…
Les gouvernements ont cédé. Ils ont eu raison. Ils n’avaient pas le choix. Ils ont tâtonné puis travaillé ensemble, chacun dans sa spécialité : Gordon Brown pour les dialogues ; Nicolas Sarkozy à la réalisation. Il n’est d’ailleurs pas certain que  nos finances supportent une charge nette en fin de compte. Après tout, les nationalisations de 81 ont été une bonne affaire pour les contribuables français, même si c’est pour de toutes autres raisons que celles pour lesquelles elles avaient été décidées.

Mais au moins avaient-elles été voulues. Ici, les démocraties subissent. On ignore le coût ou le gain final, mais on sait ce qu’on engage : plus de 2500 milliards de dollars dans le monde, 350 milliards d’euros en France, plus d’un mois  de PIB de l’Europe et des Etats unis, plus de 10 000 euros par foyer fiscal français,  6  ans d’ impôt sur le revenu. Mais si les gouvernements avaient retrouvé le goût d’investir ensemble 2500 milliards pour sauver le monde, ils auraient peut-être eu d’autres priorités que le renforcement des principales banques d’investissement.  Si l’on n’oublie pas la Vie, après avoir sauvé la Bourse, les idées ne manquent pas au rayon de la Fraternité : éradiquer la faim dans le monde (300 Mds sur dix ans) ; construire « la grande muraille verte »de Dakar à Djibouti pour stopper la désertification du Sahel et l’équiper en bassins de rétention (200 Mds ); doter d’ordinateurs toutes les écoles du monde , etc…Les projets existent. Ils sont rentables, au moins par les externalités qu’ils  génèrent, et plus en tous cas que de consumer les excédents de liquidités créés par une politique monétaire laxiste dans l’inflation immobilière, les LBO, et les rachats d’actions…

Acceptons l’évidence obscène : on ne peut pas le faire tout de suite, il fallait d’abord sauver le soldat Goldman Sachs et le reste des troupes en déroute. Soit.  Mais puisque les gouvernements ont repris le goût de travailler ensemble, puisqu’ils vont  acheter au plus bas des actions de banques qu’ils revendront après la crise, pourquoi ne mobiliseraient-ils pas les éventuels bénéfices, sous l’égide de la Banque mondiale et du FMI, pour lancer ce plan Marshall d’équipement du Sud que la fin du siècle précédent a oublié ? Puisque nous n’avons pas même pas respecté nos propres objectifs d’aide au développement, écrivons au moins au profit du FMI le produit dérivé qui permettra d’y consacrer les éventuelles plus values du sauvetage bancaire; le surplus, s’il y en a un, devrait aller – tous en ont besoin – à leur propre désendettement.  C’est notre première proposition.

Cela ne suffira pas à restaurer le leadership économique et moral des démocraties libérales. Il faut aussi faire le ménage dans notre modèle : comprendre ce qui a produit l’explosion,  éviter qu’elle ne se reproduise et n’entraîne d’autres déséquilibres insupportables.
Ce qui s’est produit ne se prête pas à une analyse idéologique univoque. Gardons nous donc des vieilles antiennes de l’économie administrée. Ce n’est pas la  fin du capitalisme, ce n’est pas la remise en cause de l’économie de marché. Ce n’est même pas seulement une crise de la dérégulation. Elle n’est née ni des hedge funds, ni des paradis fiscaux, mais aux Etats-Unis et sur un segment de marché assez régulé, les crédits hypothécaires. Elle a, dans l’histoire des crises financières, la caractéristique  unique de venir de ce que les banques ont trop prêté… aux pauvres. Le dérèglement ne vient  pas seulement de la dérégulation, mais aussi d’une mauvaise régulation, doublée d’une  passivité des autorités face aux contournements de la  loi.

Mauvaise régulation que celle qui forçait les banques américaines à prêter aux communautés les plus défavorisées, et qui leur permettait ensuite de socialiser ce risque  auprès d’agences privées sous-capitalisées -donc très rentables aux heures fastes- et bénéficiant de la garantie de l’Etat. Pile l’actionnaire gagne, face l’Etat perd. Mauvaise dérégulation que celle qui permettait de replacer ces prêts auprès de la clientèle dans des produits endettés et assurés par des assureurs sans capital .
Les années 2000 n’ont pas vu seulement le développement des entreprises sans usine. Elles ont aussi inventé les banques sans  bilan.

Il faudra mettre fin à cette économie artificielle. Réguler plus, réguler mieux et surtout, c’est notre seconde proposition, réguler plus large.  En d’autres termes, il s’agit non seulement de limiter les risques de marché que prennent les banques, en leur associant des exigences considérablement accrues de fonds propres, mais aussi de limiter leur levier d’endettement et leurs risques de liquidité,  et d’en faire autant pour tous ceux qui en jouent le rôle par l’effet  de l’innovation financière : hedge funds, ce qui nécessite un minimum de régulation dans les places offshore ; fonds de LBO , dont les Etats devraient limiter la déductibilité des intérêts; vendeurs de dérivés de crédit qui devraient être astreints à opérer sur des marchés organisés ; assureurs financiers, à surveiller et capitaliser en proportion de leurs risques ; et même nos bonnes vieilles Sicav, qui ne doivent promettre que la liquidité qu’elles peuvent tenir .

Parmi les facteurs qui ont rendu la crise possible, l’un des plus étranges est celui du rôle des agences de notation dont l’incompétence n’a eu d’égale que leur inconstance, passant du laxisme sur des créances pourries à la dégradation d’entreprises sur la foi de rumeurs. Faillite d’un système qui a consisté à privatiser l’exercice de la régulation, à abdiquer l’étiquetage des risques à ces agences avant que celles-ci ne l’abandonnent aux emportements du marché. Pour en sortir, notre troisième proposition vise à les affranchir des intérêts particuliers sous contrôle public international, en imposant la publication de leurs méthodes d’évaluation et leur revue par des experts indépendants.

Mauvaise régulation, mais aussi excès de gloutonnerie. Il faut le constater sans céder au populisme ni aviver la jalousie sociale : l’énormité et la rapidité des gains personnels des acteurs centraux du système  a conduit à une prise de risques excessifs. Or interdire les « parachutes dorés » de ceux qui échouent ne représente qu’une réponse partielle au problème : perdre deux millions en cas d’échec ne dissuade pas de prendre un risque excessif, si on peut en gagner cent en cas de réussite.

Ce ne sont pas des considérations morales qui doivent guider les régulateurs. Il n’y a pas d’un côté les gentils industriels, de l’autre les méchants financiers; d’un coté les salariés, dont les hauts salaires devraient être plafonnés, de l’autre les capitalistes qui pourraient s’enrichir sans limites. La question est d’aligner les intérêts à long terme de l’économie, des actionnaires et du management.

L’économie de marché a besoin d’être mobile, que les patrimoines ne soient pas figés, que ceux qui réussissent puissent faire fortune. A condition que la fortune se construise dans la durée et pas sur quelques « coups ».  Notre quatrième proposition vise à ce que les régulateurs encadrent les mécanismes de rémunérations, afin que ceux-ci  mesurent la performance sur toute la durée de vie des produits.. Une fiscalité dissuasive – un super-taux à 80% – serait ainsi appliquée aux bonus qui ne resteraient pas placés dans l’entreprise quelques années sous forme de créances subordonnées, le temps de s’assurer dans la durée de la réalité de ce qu’ils récompensent.

Propositions extrêmes, idéalistes, dangereuses ? Non. Le monde a changé. Le risque est plutôt que l’inaction ne rouvre la voie au populisme, au protectionnisme, à la désagrégation des solidarités. Et à ces  potions au goût sucré et aux conséquences amères, qui relèvent de deux recettes : le laxisme monétaire et le laxisme budgétaire.

Il y a une même origine de fond aux bulles successives sur les pays émergents, les valeurs technologiques, les créances hypothécaires, les matières premières ; c’est l’irresponsabilité d’une politique monétaire trop accommodante qui a maintenu pendant des années les taux d’intérêt réels en deçà des taux de croissance soutenables. La politique de la réserve fédérale en est responsable, et complices ceux qui agonisaient la BCE de ne pas suivre son exemple. L’argent facile n’a servi qu’à accroître provisoirement la valeur des actifs, à encourager l’endettement et à provoquer des bulles, car il faut bien que les liquidités en excès s’investissent quelque part. Il a enrichi les riches et renversé les valeurs Une fois passé le cœur de la crise, il faudra y mettre fin pour que la  croissance de demain dépende des gains de  productivité et la fortune de l’innovation. Le retour à la rigueur… C’est notre cinquième proposition, certainement pas la moins douloureuse.

Ce qui peut provoquer la prochaine crise globale, c’est le risque que les Etats, soucieux de « relancer la machine »,  fassent déraper leur dette. Aujourd’hui, les liquidités affolées se réfugient dans les emprunts d’Etat. Cela ne durera pas toujours ; ne les laissons pas créer une nouvelle bulle sur les emprunts d’Etat, après les quatre précédentes ! La crise bancaire doit au contraire servir de signal d’alerte. A cette occasion, on s’aperçoit que les Etats sont petits par rapport aux masses de capitaux en  circulation. Le total de bilan de chaque grande banque représente à peu près une fois le PIB de son Etat d’origine. L’Islande a fait faillite. L’Irlande a garanti tous les passifs  bancaires pour deux fois son PIB. Le jour où une agence de rating décidera de dégrader la notation de la dette d’un Etat du G 10, celui ci ne pourra plus lever de la dette pour financer son déficit. Il devra vendre ses actifs à la casse et licencier ses  fonctionnaires.

Déjà au lendemain des crises bancaires, on commence à voir à l’intérieur même de l’Union, une différentiation des «spreads » entre Etats, et même un marché des CDS souverains, c’est-à-dire un marché de l’assurance contre les faillites d’Etat. Les Etats aussi, font faillite…Cela ne gêne pas la droite conservatrice :«  starve the beast », affamez la bête , disaient les reaganiens. La gauche progressiste plaide pour  la capacité de l’Etat à réguler l’économie et à assurer les solidarités.  Protéger l’Etat et réformer l’économie, c’est se mettre du côté de la régulation et aussi –c’est peut être à la gauche de retrouver le mot – du coté de la rigueur, c’est-à dire de la justice.

Nos 5 propositions pour la nouvelle régulation mondiale :

Mutualiser au profit du FMI et de la Banque Mondiale une part des gains des Etats tirés des plans de sauvetage des systèmes financiers, le reste étant consacré à leur propre désendettement

Contrôler le levier d’endettement de tous les opérateurs non régulés : vendeurs de dérivés de crédit, Sicav, fonds de LBO, hedge funds, monolines, etc…

Placer les agences de rating sous contrôle public en imposant la transparence de leurs méthodes d’évaluation

Imposer à tous les opérateurs de marché des règles de rémunération de la performance tenant compte de la durée, et surtaxer fiscalement ceux qui ne les respectent pas

Tenir le cap d’une politique monétaire rigoureuse et revenir à la rigueur budgétaire.

Les Gracques

Par Les Gracques

La rédaction des Gracques