Refonder l’Europe sociale

Le constat est simple : les citoyens européens considèrent les inégalités comme un problème d’une urgence pressante et se montrent plutôt pessimistes quant à sa résolution dans les années à venir. Ce pessimisme peut se comprendre, tant les discours sur l’Europe sociale se limitent souvent à des grands principes généraux. Certes, les défis auxquels fait face l’Union européenne sont de plusieurs ordres. Cela étant, les questions sociales revêtent une importance particulière car elles alimentent les forces centrifuges et la défiance envers le projet européen. 

Pour autant, la volonté de donner à l’Europe un « triple A social » affichée par Juncker en début de mandature n’est pas restée lettre morte. Des avancées doivent être notées et les évolutions peuvent se faire à droit constant, en repensant l’usage des outils dont les gouvernements disposent.  

Dans cette note sur l’Europe de la solidarité, France Stratégie formule ainsi des propositions opérationnelles, concrètes et conformes au principe de subsidiarité, afin de faire coïncider les aspirations des citoyens européens avec l’action communautaire. 

En 2017 au sommet de Göteborg, les Etats membres se sont engagés en faveur d’un socle européens de droits sociaux. Est-ce purement symbolique ? 

Les 28 ont en effet approuvé à l’unanimité le socle européen des droits fondamentaux, ce qui est une avancée très importante. Il s’agit maintenant pour eux de mettre leurs actes en accord avec leurs engagements. Sans porter atteinte aux nécessaires marges de manœuvre dont doivent disposer les Etats, il est possible de conférer une vraie force à ces droits. En début de mandature, les gouvernements devraient élaborer une stratégie de progrès social qui serait ensuite soumise à l’appréciation des autres Etats membres. La définition d’une telle stratégie conditionnerait l’accès à tout ou partie des fonds européens de cohésion. Au même titre que les Etats ont à présenter une stratégie budgétaire, il semble réaliste de leur demander un effort similaire en matière sociale.

Comment minimiser les coûts sociaux de l’intégration économique européenne et que faire des perdants des politiques mises en œuvre  ? 

L’amélioration des conditions de vie vient essentiellement du progrès technique et de l’innovation, mais toute transformation crée inévitablement des perdants. Depuis longtemps, les économistes répondent à ce problème en disant qu’il ne faut pas freiner le progrès et qu’il suffit de compenser les perdants. 

Mais plus qu’une compensation toujours difficile à mettre en œuvre et à financer, il s’agit d’accompagner véritablement ceux qui les subissent afin qu’ils puissent saisir les opportunités de rebond. C’est un impératif d’équité comme un impératif d’efficacité collective, sans quoi la société ne pourra faire les mutations nécessaires pour affronter les défis globaux. La transition écologique illustre bien cette tension : la fermeture d’une centrale à charbon se solde mécaniquement par une suppression d’emplois. Si on ne peut renoncer à une politique en faveur du découplage écologique, on ne peut non plus la mettre en œuvre sans accompagner les citoyens qui en pâtissent. Des fonds existent pour cela. Reste encore à les rendre plus agiles : plus facilement mobilisables en cas de crise, mais aussi en amont quand les mutations sont prévisibles – dans le cas de la fermeture d’une usine liée à la baisse de la production de moteurs diesel par exemple. Le recours à des mécanismes de marché viendrait compléter la mobilisation de ces ressources publiques. Le fonds Spinelli, en accordant des prêts contingents pour financer les besoins en formations des citoyens, favoriserait ainsi l’investissement dans les compétences, sans faire peser de contrainte budgétaire supplémentaire sur les Etats membres. 

Quelle est la place des jeunes dans l’Europe sociale ? 

Elle est essentielle. L’un des leviers de lutte contre les inégalités socio-culturelles pourrait être l’échange interculturel, un échange qui ne laisserait pas de côté des jeunes les plus défavorisés. Il existe aujourd’hui encore des obstacles énormes à la mobilité des jeunes, or il faudrait que cette mobilité devienne naturelle, que les jeunes puissent concevoir leurs parcours académiques puis professionnels comme des parcours européens. Pour cela, il est possible de repenser le projet Erasmus : un séjour dans un pays tiers de l’Union deviendrait nécessaire à  la validation d’un diplôme de l’enseignement supérieur sanctionnant plus de trois ans d’études. La mobilité ne doit pas être réservée aux jeunes qui en ont les moyens financiers. Un système d’échanges croisés serait ainsi mis en place, les logements étant échangés le temps du séjour. Des subventions seraient accordés aux jeunes dans des situations précaires, afin qu’ils ne soient pas pénalisés par ce système.

Ce principe de l’échange européen pourrait être étendu aux jeunes de 15 à 17 ans, en filière générale et professionnelle. Le séjour durerait alors le temps d’un trimestre, avec un accueil dans la famille du correspondant. 

Naturellement, on peut anticiper les réactions méfiantes que susciterait la mise en place d’un tel projet : quid de la barrière de la langue ? Ne serait-ce pas trop en demander à un élève en plus de son travail pour le bac ? Comment surmonter les barrières psychologiques ? Il y a des réponses à toutes ces objections légitimes mais il ne faut pas sous-estimer non plus les ressources dont disposent les jeunes.  La plupart du temps, les facultés d’adaptation dont ils font preuve sont formidables et ne cessent de nous surprendre. Misons sur eux pour donner vie à l’Europe de la solidarité. 

Retrouvez l’intégralité de la note et des propositions : https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-na75-2019-europe-sociale-3avril.pdf


Sommet des réformistes européens du 17 novembre 2018

Sommet des réformistes européens

Samedi 17 novembre 2018 (14h – 18h)

Grand Amphithéâtre de la Sorbonne
47 rue des écoles 75005 Paris

À quelques mois des élections européennes, face à la montée du populisme, pour dépasser nos divisions et défendre un projet progressiste pour l’Europe venez débattre avec nous du futur de l’Union européenne.

Après un état des lieux de l’opinion européenne et une estimation des possibles résultats du scrutin de mai 2019, deux tables-rondes se succéderont :

  • L’Europe face aux populismes
  • L’Europe : s’unir dans la diversité

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INFORMATIONS PRATIQUES :
Métro 4 : Saint-Michel
Métro 10 : Cluny-La Sorbonne
RER B : Luxembourg
Bus 63, 86, 87 : Cluny

Nous vous prions de bien vouloir arriver 45 minutes en avance pour effectuer les contrôles de sécurité.

 

L’Europe et les Nouvelles routes de la soie

Cet article est le fruit d’une collaboration entre les Jeunes Gracques et le Groupe d’Etudes Géopolitiques (https://legrandcontinent.eu).

murailles de chine

Les Nouvelles routes de la soie, symboles de l’essor chinois

Paul Valéry a su, en son temps troublé, décrire l’idée qu’un Occidental pouvait se faire de la Chine : un pays immense et impuissant, inventif mais stationnaire, sans envergure ni ambitions. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit dans ses Regards sur le monde actuel : « Rien, par exemple, ne nous est plus malaisé à concevoir, que la limitation dans les volontés de l’esprit et que la modération dans l’usage de la puissance matérielle. Comment peut-on inventer la boussole, — se demande l’Européen — sans pousser la curiosité et continuer son attention jusqu’à la science du magnétisme ; et comment, l’ayant inventée, peut-on ne pas songer à conduire au loin une flotte qui aille reconnaître et maîtriser les contrées au delà des mers ? — Les mêmes qui inventent la poudre, ne s’avancent pas dans la chimie et ne se font point de canons : ils la dissipent en artifice et en vains amusements de la nuit. » Lire la suite

Les Gracques aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence

Comme chaque année, les acteurs économiques se retrouvent aux Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence organisées par le Cercle des économistes et de nombreux Gracques seront présents.

Comme l’an dernier, les Rencontres commencent par les débats des Voix de l’Economie avec des représentants de différents think tanks : Les Gracques, bien sûr, mais aussi l’Institut Montaigne, l’Institut de l’Entreprise, la Fondation Concorde, la Fondation Jean-Jaurès, la Fabrique de l’Industrie, l’OFCE, Coe-Rexecode, GénérationLibre et le Cercle des économistes.

Un premier débat portera sur le thème « Travailler et produire en France » et se tiendra le vendredi 7 juillet de 15h à 16h30 dans l’amphi Peiresc. Il réunira Paul Illibert (Institut de l’Entreprise), Olivier Babeau (Fondation Concorde),  Sandrine Duchêne (Fondation Jean-Jaurès), Denis Ranque (Fabrique de l’Industrie), Xavier Ragot (OFCE) et sera animé par Antoine Reverchon (Le Monde).

Le second débat, organisé par Les Gracques et Coe-Rexecode, portera sur la relance du projet européen et se déroulera le vendredi 7 juin de 16h30 à 18h en amphi Peiresc. Lors de ce débat animé par Vincent Giret (Franceinfo), interviendront Bernard Spitz pour Les Gracques, Denis Ferrand (Coe-Rexecode), Hélène Rey (Cercle des économistes), Laurent Bigorgne (Institut Montaigne) et Delphine Garnier (GénérationLibre).

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Il y a quelques mois encore, on donnait l’Europe pour morte. Le Brexit laissait planer le risque d’un effet domino bientôt visible outre-Atlantique. Le populisme et l’isolationnisme rampant menaçaient de s’imposer au fil des scrutins. C’était il y a six mois, c’était il y a un siècle… depuis, les Pays-Bas ont repoussé la vague populiste qui les menaçait et France a élu le seul candidat qui laissait fièrement flotter les drapeaux européen dans ses meetings, jusqu’à lui confier une large majorité parlementaire.

L’Europe a retrouvé espoir mais demeure fragile. Elle a besoin d’un nouvel élan, d’autant que la volonté de renouvellement ne doit pas masquer le désamour à son égard. Certes, la relance du projet européen passe par des actions que nous appelons de nos vœux depuis des années : convergence fiscale, coordination des politiques économiques ou renforcement de la gouvernance de la zone euro. Mais l’approche purement économique est ne suffit plus. « On ne tombe pas amoureux d’un grand marché » disait déjà Delors, or c’est bien d’amour dont l’Europe a besoin aujourd’hui. Sceptiques, voire hostiles à ce dispositif communautaire trop abstrait, trop technocratique, parfois jugé « hors-sol », les citoyens européens ne veulent plus de cette Europe (seulement) économique, froide et sans visage.

Les pères fondateurs pensaient que l’Europe économique était notre voie, l’Europe politique notre but – les faits montrent que c’est justement l’inverse ! Il faut donc trouver de nouveaux espaces de collaboration et surtout mener des actions concrètes, symboliques, fédératrices. Bâtir cette communauté de destin implique de mettre en avant des ambitions claires, notamment sur deux sujets essentiels : la protection de notre continent (défense) et la protection de notre planète (écologie). Au-delà des déclarations d’intention et des initiatives abstraites, modestes et inaudibles, faisons résonner dans la vie et dans les cœurs des européens des projets qui les touchent. Puisque la conscience européenne ne se bâtira pas sur des chiffres, usons de symboles forts et d’actions concrètes : ERASMUS de la culture, FBI européen ou pourquoi pas même conquête de spatiale sur Mars !

Ce réveil du projet européen doit aussi être démocratique tant il est clair que l’Union européenne pâtit d’un réel déficit en la matière. Paradoxalement, le clivage pro/anti-européen façonne les scrutins nationaux tandis que les élections européennes sont polluées par des considérations locales. Longtemps symbole dépressif, exutoire des diverses frustrations des peuples, avec des taux d’abstention records et un vote contestataire croissant, les élections européennes de 2019 devront marquer ce réveil par leur différence. D’autant que l’Europe y sera prête : en 2017 et 2018, gageons qu’elle aura dit non à toute forme de populisme, sur les pas des Pays-Bas, de la France, et demain, espérons, de l’Allemagne et de l’Italie. Elle sera prête pour un nouveau départ et le Parlement européen doit en être le porteur et le symbole.

Or aujourd’hui, il n’existe pas de véritable formation politique transnationale ou de programmes intégrés. Pour ces élections dites « européennes », les dispositions électorales ne sont même pas partout les mêmes – scrutin tantôt libre ou obligatoire, régional ou national… En revanche, s’il y a bien une chose qui partout prévaut, ce sont les préoccupations intérieures qui monopolisent les débats et guident les électeurs. Il est donc temps de renouveler cette élection et de pouvoir voter pour des listes européennes, comme l’ont déjà proposé un certain nombre de responsables politiques. L’idée serait que les électeurs votent pour leur liste traditionnelle, mais également pour une liste transeuropéenne. Les candidats ne représenteraient alors pas un pays mais une vision et les masques tomberaient : soit ils défendraient le projet européen progressiste, soit ils voudraient le casser. Bien sûr, il serait prématuré d’élire tout le parlement de la sorte. Mais profitons des sièges laissés vides par les anglais pour élire ces députés transnationaux et recentrer le débat sur l’objet de l’élection : le projet européen.

Toute la part devra être faite à ceux qui ont œuvrés pour la construction de cette Europe. Dans la foulée du Sommet des réformistes européens à Lyon en 2016, à Berlin cette année, les think tanks progressistes européennes seront aux avant-postes.

Le départ du Royaume-Uni aura permis à l’Europe de se réveiller, son départ du parlement de parachever sa construction démocratique.

Les Gracques

 

Réinventer l’Europe, c’est notre responsabilité à tous !

Alors que Merkel, Hollande et Renzi se réunissent pour un sommet post-Brexit, un peu de politique-fiction pour sauver l’Europe.

Imaginons un instant. Nous sommes en 2026, les élèves de terminale du lycée de Shanghaï étudient le chapitre intitulé « L’effondrement de l’Europe » de leur manuel d’histoire contemporaine, dont voici un ­extrait :

« Inconscients de leur bonheur de vivre à l’abri d’un projet qui leur avait assuré pendant cinquante ans paix, démocratie, sécurité sociale et égalité des chances, les Européens se sont laissé gagner peu à peu par leurs vieux démons. La classe dirigeante a considéré la construction européenne comme un acquis. La preuve en fut l’indigence de beaucoup d’élus et de ministres, la médiocrité de l’exécutif européen, la bureaucratisation étouffante de la Commission. Au XXe siècle, un secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, avait plaisanté en demandant : “L’Europe ? A qui dois-je téléphoner ?” Au XXIe siècle, aucun secrétaire d’Etat ne s’est plus jamais posé la question.

Le continent européen a connu des difficultés au début du XXIe siècle, alors qu’il lançait l’euro, sa monnaie commune. Les écarts de niveau économique entre les pays et l’incapacité de beaucoup d’entre eux à procéder aux réformes nécessaires n’ont pas permis d’atteindre un ensemble cohérent. Les asymétries de performance entre membres de l’Union ont créé une situation faisant de l’Allemagne, réunifiée depuis 1990, la puissance dominante, accumulant les excédents de balance des paiements.

Déséquilibrée économiquement, l’Union le fut aussi politiquement en intégrant trop vite, et sans consulter les peuples, un trop grand nombre de pays, qui diluèrent le projet européen : 28 membres par rapport aux 6 fondateurs, et une zone euro ne concernant qu’une partie d’entre eux. Là encore, les logiques d’influences nationales prirent le pas sur l’intérêt général.

En 2008, la mondialisation et les dérèglements financiers nés aux Etats-Unis précipitèrent une crise dont l’Union ne sortit qu’au prix d’une création monétaire qui, agissant comme une drogue, créa un phénomène d’accoutumance. En parallèle, des gouvernements sans vision firent de l’Europe un bouc émissaire, se faisant élire non pas pour la renforcer mais pour se protéger d’elle. Il est frappant de constater que seuls d’anciens leaders nés dans la première moitié du XXe siècle comme MM. Giscard d’Estain, Schmidt, Rocard, Fischer, Delors, Napolitano ou Cohn-Bendit, tentèrent – en vain – d’éveiller les consciences. L’échec de la Constitution européenne en 2005 en France et le succès croissant des partis populistes nationalistes furent autant d’avertissements. Tout se déclencha finalement il y a juste dix ans, avec la manœuvre politicienne d’un premier ministre britannique, M. Cameron, qui, pour faire taire les opposants de son parti, promit, s’il était réélu, un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union.

Il gagna les élections et perdit le référendum de 2016, à la surprise des bookmakers et de la City. Dès lors, l’Europe fut entraînée dans un engrenage fatal. Les Britanniques temporisèrent. Les élections américaines furent suivies d’une crise au sein de l’OTAN, les Etats-Unis refusant d’assumer leur part de la défense de l’Europe tandis qu’un nouvel axe entre la Turquie et la Russie affaiblissait l’organisation.

Partout des gouvernements fragiles furent déstabilisés par des partis protestataires. Des conflits sociaux de plus en plus violents, des confrontations communautaires exacerbées, la multiplication d’attentats terroristes, des faillites entraînant la ruine d’épargnants, créèrent un climat de peur et de colère qui rappela aux plus âgés celui des années 1930. S’en suivit une émigration massive des élites, à commencer par les jeunes générations, par- ties dans des proportions sans précédent poursuivre leurs études et mener leur vie sur d’autres continents.

L’explosion de la zone euro fut la conséquence logique de cette désagrégation, bientôt suivie par la sortie de l’Union des pays de l’Europe du Nord. L’accord commercial passé en 2025 entre la Chine et l’Amérique imposa ses nouveaux standards aux pays européens à leur détriment. Au moment où la Russie avance ses pions au Proche-Orient et dans les Balkans, qu’un accord de coopération scelle la rencontre entre M. Poutine et Mme LePen, tandis que l’Allemagne presse la France de lui céder sa place au Conseil de sécurité de l’ONU, on peut dire qu’un cycle s’achève et que l’Union européenne, comme toutes les grandes civilisations, était bien mortelle. »

PAS DE FATALITÉ

Fin de l’extrait prospectif. Il n’y a pas de fatalité à ce que nos enfants apprennent en 2026 leur cours d’histoire en ces termes. Mais ne nous plaignons pas de ce qui arrivera si nous ne prenons pas nos responsabilités. L’Europe, qui nous a offert paix et prospérité, se délite à cause de notre indifférence. C’est elle qu’il faut préserver, à n’importe quel prix. Le Brexit est un nouveau signal d’alarme. Cela signifie qu’entreprises comme citoyens, nous devons nous concentrer sur ce qui peut être fait pour la sauver. Réinventer l’Europe, quitte à rompre avec les égarements qui l’ont conduite à la situation actuelle. Retrouver un axe de confiance économique et politique prioritaire avec l’Allemagne et l’Italie, pour commencer. Et élire lors des prochaines échéances celles et ceux qui paraîtront le mieux à même de porter, au nom de la France et des fondateurs de l’Union, cette mission historique.

Article écrit par Bernard Spitz (président du pôle international et Europe du Medef), publié dans le Monde le 23 août 2016.

Article également publié dans le Corriere della Sera le 22 août 2016 – Reinventare l’Europa per impedire che crolli

Lampedusa : non aux boat-people, oui aux plane-people

À situation d’urgence, solution d’urgence. Pour stopper les naufrages et noyades en Méditerranée, mettons les futurs réfugiés (« would-be refugees » comme dit la presse britannique) dans des avions vers l’Europe.

Depuis un an, environ la moitié des migrants de Méditerranée sont des demandeurs d’asile. L’autre moitié est est formée de migrants économiques. Pour eux, c’est une autre histoire qui n’est pas l’objet de cette tribune.

En 2015, deux migrants sur trois sont des demandeurs d’asile venant de cinq pays : Syrie, Afghanistan, Erythrée, Somalie, Nigeria, selon le UNHCR (Haut-Commissariat de l’Onu pour les Réfugiés).

Sur les barcasses de la mort donc, un migrant sur deux a le droit de venir en Europe. Mieux, l’Europe a le devoir de les protéger. La Convention de Genève de 1951 protège toute personne « craignant, avec raison, d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». L’Europe protège (cela s’appelle la protection subsidiaire, temporaire) aussi ceux qui prennent des risques graves s’ils décident de rentrer au pays. ..
Problème : tant qu’ils n’ont pas obtenu un statut de réfugié ou de protégé ou au moins un « visa d’asile », ils ne peuvent pas se présenter aux comptoirs des aéroports. Pourtant, le voyage serait moins cher et infiniment moins risqué comme le montre la vidéo du démographe, très pédagoque, Hans Rosling.

La solution de bon sens est accorder le statut de réfugié ou de protégé sur place. Pour cela, il faut répondre à deux questions : qui accorde le statut? Et où, sur place?
Première piste : un centre de l’UNHCR à Tripoli ou ailleurs sur la côte africaine. Avec le pouvoir d’accorder le statut de réfugié ou de protégé, au nom des pays européens.
Seconde piste: une ambassade de l’Union européenne, avec le même pouvoir, dans quelques pays sûrs (et avec des vols vers un pays européen) : Algérie? Tunisie? Maroc? Soudan? Djibouti? Kenya? Liban? Plus sûrs que ceux que fuient les « boat-people »: Erythrée, Syrie (pour la moitié d’entre eux, en 2015). Mais aussi : Somalie, Nigeria, Afghanistan, Irak…
Et tout cela à toute vitesse comme cette situation d’urgence l’exige. Rappelons qu’actuellement, très peu de futurs réfugiés demandent dans un consulat français en Afrique un « visa d’asile » autorisant à venir en France pour ensuite y demander asile ou proection, auprès de l’OFPRA (l’instruction par cet office prend de trois mois à deux ans).
Pour les deux pistes (via l’UNHCR ou via une ambassade de l’Union européenne), restera à répartir le nombre de réfugiés au sein des 28 pays. Par exemple selon deux critères: population, puissance économique (PIB par habitant) et bien sûr langues étrangères parlées par les réfugiés.
Autre avantage de cette solution sur place : diminuer en Europe le grand nombre de demandeurs d’asile refusés et y restant en situation irrégulière (environ 3 sur 4) et précaire.

Voilà dix ans que j’interviewe à Lampedusa de jeunes Africains et Africaines. Durant leur voyage, en théorie « de l’enfer africain au paradis européen », tous ont été volés, rackettés, exploités, certains torturés (voir le documentaire Voyage en barbarie), d’autres violées. Sans parler de tous les morts noyés…
Pourquoi avoir pris de tels risques? Abdi, 15 ans, et Sihan, 17 ans, ont quitté le chaos en Somalie. Mohamed, Erythréen de 18 ans, a refusé l’enrôlement de force et à vie dans l’armée du dictateur. Comme Abel, 16 ans et Rubel, 17 ans. Gift, Nigériane de 18 ans, a fui Boko Haram. Cynthia, orpheline nigériane de 18 ans, a été vendue par son oncle.
Une fois qu’ils m’ont raconté leur histoire, à chaque fois je me suis dit : à leur place, moi aussi j’aurais fui vers la Méditerranée.

François Dufour

 

De quoi la Grèce est-elle le non ?

Tribune parue dans Les Échos le 21 juillet 2015

Nous avions pu choquer dans ces colonnes le mois dernier, en comparant la tactique d’Alexis Tsipras à une tentative d’extorsion à base de bluff , et en prédisant que ce bluff serait déjoué , conduisant les Grecs à une austérité pire encore. Nous y voilà.

M.Tsipras a été élu il y a six mois à la tête d’un pays qui sortait juste d’un ajustement douloureux, mais pour lequel l’OCDE prévoyait 2% de croissance, une balance des paiements équilibrée et un excédent primaire de 0,5% du PIB. Le pays s’était purgé, certes sans engager les réformes structurelles qui lui auraient permis de repartir vraiment. Mais la situation était du moins stabilisée, sans nécessité de mesures supplémentaires, hormis l’équilibre à terme des retraites.

Syriza n’a rien fait sur les réformes structurelles, même là où la gauche était en mesure de les imposer. Rien notamment pour combattre les rentes et les privilèges : ni ceux des riches, ni ceux de l’Eglise; presque rien pour lutter contre l’inflation des budgets militaires, l’incivisme fiscal et la corruption. Tandis qu’il s’enivrait de mots, le gouvernement a au contraire couvert une grève de l’impôt des propriétaires fonciers grecs et une fuite massive des dépôts bancaires à l’étranger. Il a surtout consacré son énergie à un bras de fer avec le reste de l’Europe, pensant que la menace d’une sortie de l’euro provoquerait une telle contagion financière que les Européens seraient obligés de céder aux demandes grecques de transfert.

Raté. La Grèce a fait défaut au FMI et l’on a atteint le point où les marchés ont été convaincus de l’imminence du “Grexit ». Mais comme prévu, il ne s’est rien passé, hormis une correction modeste des bourses européennes. L’éventuelle sortie de la Grèce de l’Euro a été considérée dans le monde pour ce qu’elle était: un risque géopolitique à long terme, et pour l’immédiat, un épiphénomène financier. En revanche, M. Tsipras a pu vérifier de près les conséquences pratiques d’une sortie de l’euro, l’impréparation de ses conseillers et les dégâts que leur attitude a causés chez les membres de l’Union. De ce fait, la menace du Grexit a changé de camp, pour être finalement agitée par la droite allemande qui s’en est servie pour imposer un paquet d’austérité dont elle n’aurait jamais osé réver.

Syriza a maintenant sur les bras un pays en récession massive, un déficit primaire à couvrir, et un système bancaire en faillite qui bloque l’argent de ses derniers déposants. De quoi relativiser le succès du maintien de la Grèce dans l’euro. Elle y est peut-être, mais un euro dans une banque grecque ne vaut pas la même chose que dans une banque allemande, puisqu’on ne peut pas s’en servir. De sorte que le coût du sauvetage a augmenté pour tout le monde, les Grecs comme leurs partenaires. Tous perdants: voilà le triste bilan de cette partie de poker menteur.

Ce n’est pas la seule leçon que nous devons retenir. Les frondeurs, qui pensent qu’il suffit de s’opposer à l’Allemagne pour dégager des marges financières, vont devoir nous expliquer pourquoi ils feraient mieux que Syriza. Les populistes, qui prétendent qu’une sortie de l’euro nous immuniserait de la mondialisation devront expliquer comment ils éviteraient l’infarctus économique. Les démagogues mesureront le ridicule de demander à un peuple par référendum, s’il veut plus ou moins d’argent.

Face à ces forces du chaos, le couple franco-allemand a tenu bon, pratiquant un jeu de rôle “good cop/bad cop” avec une France conciliante sur la solidarité et une Allemagne intransigeante sur les règles communes. Un choix qui correspond aux contraintes politiques de chacun et qui a été assez efficace. Mais insuffisant. Nos deux pays ne réussiront à sortir l’Europe de la nasse que par le haut , c’est à dire par un renforcement de la coordination économique, fiscale et politique dans lequel les Allemands , qui acceptent le partage de la souveraineté, devront aussi accepter celui des risques-et l‘inverse pour les Francais. Cela demandera effectivement de l’audace et pas qu’un peu.

Mais surtout les Européens vont devoir retrouver les mots et le sens de l’intégration européenne: car trop de contentieux historiques ont été exhumés et trop de menaces proférées, pour qu’on ne mesure la fragilité de ce que la construction de l’Europe a engagé depuis cinquante ans, et dont il s’agit au bout du compte. Rien moins que la Paix.

Les Gracques