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«Nous voulons créer le premier parti paneuropéen»

Article original publié dans Libération >> «Nous voulons créer le premier parti paneuropéen»

Petit regroupement citoyen qui développe des branches dans plusieurs pays de l’UE, le mouvement Volt se lance le 17 février en France.

Volt. Etonnant nom pour un parti politique. «Nous voulons redynamiser l’Europe c’est pour cela que nous avons choisi comme nom l’unité de la tension électrique, explique Andrea Venzon, 26 ans, fondateur et président de ce jeune mouvement citoyen très peu connu en France. C’est aussi un mot qui est le même dans plusieurs langues de l’UE.» Lancé en mars 2017, alors que l’article 50 du traité de Lisbonne est invoqué par la première ministre britannique Theresa May pour enclencher la sortie du Royaume-Uni de l’UE, le mouvement a de grandes ambitions.

«Nous voulons devenir le premier parti politique paneuropéen, détaille Andrea Venzon. Avoir des représentants aux échelles locale comme nationale dans plusieurs pays de l’Union.» Volt, qui n’est pas encore officiellement un parti, regroupe pour l’instant à peine 1 400 soutiens dans l’UE, avec des groupes actifs en Italie, Allemagne, Roumanie, Espagne, Pologne, Grèce. Il se lance samedi en France.

Des idéaux «progressistes»

Les militants ont commencé l’entraînement des candidats choisis pour les élections européennes de 2019, bien que les différentes stratégies nationales ne sont pas encore finalisées. «Nous ne fermons pas la porte aux politiques professionnels pour intégrer nos listes, mais nous regroupons, pour l’instant, surtout des candidats citoyens», ajoute Andrea Venzon.

Volt puise surtout dans le vivier de jeunes pro-Européens qui désirent s’opposer aux attaques europhobes de certains partis populistes et de gouvernements, dont la voix se fait de plus en plus forte. Environ 70% des membres du mouvement n’auraient jamais fait partie d’un parti politique auparavant.

«Nous ne sommes ni de droite ni de gauche», décrit le fondateur du mouvement qui se définit comme «progressiste». Un manifeste publié sur leur site décrit leur ligne politique sur trois axes: «maximiser la prospérité […] d’une manière durable», «éliminer les préjugés et les inégalités», qui ont donné la place aux mouvements d’extrême droite, pour faire avancer leurs idées, décrit le texte, et renforcer «l’intégration européenne […] dans un futur proche». 

«Nous voulons réussir à former le premier groupe indépendant au Parlement européen. Nous espérons obtenir des membres élus dans 7 pays, poursuit l’ancien consultant en stratégie, qui rêve d’une organisation fédérale de l’Europe proche du modèle américain. Mais c’est difficile.» Volt, pour l’instant composé de bénévoles, peine à se faire connaître au milieu des partis traditionnels nationaux. 2018 va être une année cruciale alors qu’ils préparent le lancement officiel de leur campagne électorale à l’automne prochain.

Cependant, le 7 février, le Parlement européen a voté, à une large majorité, contre la création de listes transnationales pour les élections européennes, une proposition chère à Emmanuel Macron. Les membres de Volt n’ont, malgré cela, pas l’intention d’abandonner leur projet. «Nous allons présenter des candidatures dans les différents pays où nous sommes présents via des partis nationaux, comme Volt France ou Volt Italie, qui seront coordonnés par l’organisation-cadre Volt Europa», déclare Andrea Venzon. Pour l’instant, le jeune mouvement reste largement inconnu en France. Les équipes de Volt comptent sur l’événement organisé dans le XIIe arrondissement parisien, samedi, pour commencer à se faire connaître dans l’Hexagone.

Leur utopie d’un parti représenté dans tous les pays de l’UE n’est pas nouvelle. Yánis Varoufákis, l’ex-ministre de l’Economie grec, a lancé son propre mouvement européen en février 2016: DiEM25. Avec ses 65 000 membres revendiqués, il lorgne aussi les élections européennes de 2019 pour s’inscrire dans le paysage politique de l’UE.

Article publié dans Libération par Aude Massiot

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Volt : le mouvement de jeunes qui veut électriser l’Europe

Article publié le 9 avril 2018 sur Café Babel

C’est le mouvement pro-européen le plus jeune du continent. Une année seulement après sa création, il compte déjà plus de 3 000 adhérents, avec une moyenne d’âge de 30 ans. L’ambition : se porter candidat aux élections du Parlement européen de 2019. Et gagner. Alors, Volt va-t-il électriser l’UE ? C’est ce qu’on est allé voir à Milan, avec un des ses fondateurs, Andrea Venzon.

« Chaque fois qu’il y a un grand défi à relever, l’Europe se divise et se prend une déculottée. » Andrea Venzon, le co-fondateur du mouvement politique progressiste européen Volt (anciennement Vox Europe) ne mâche pas ses mots pour décrire l’impasse qui caractérise la politique du Vieux Continent depuis des années. « Cela a été le cas pour la crise des réfugiés et il en sera de même pour les prochains défis qui attendent l’Union européenne dans un avenir proche. C’est comme si, pour rester unis, nous avions toujours besoin d’un « ennemi » commun. Lorsqu’il n’y en a pas ou qu’il est difficile à identifier, ce sont l’égoïsme et les intérêts nationaux qui l’emportent ». C’est donc avec Volt qu’un groupe de jeunes passionnés a pour objectif de donner une véritable décharge à l’Europe.

L’électrochoc du Brexit

Assis à la table d’un bistrot par une belle journée printanière, Andrea Venzon nous raconte cordialement et sans faux-semblant comment un mouvement politique à l’ambition continentale voit le jour et s’organise aujourd’hui. Autour des tables voisines, nous voyons défiler des hommes d’affaires, des touristes et des employés  de l’avenue Corso di Porta Nuova à Milan. S’ils se déplacent tous avec la même hâte, ils s’arrêtent néanmoins le temps d’un instant. Sans se retourner, ils suspendent soudainement la conversation avec leurs voisins de table pour tenter de saisir le raisonnement du jeune leader, qui est en train de donner une interview. Le prélude à une répétition générale d’un futur meeting en direct sur Facebook ?

À 26 ans, l’Italien Andrea Venzon a décidé de s’engager en politique alors qu’il menait déjà une carrière dans le privé. Une décision loin d’être banale à une époque où les jeunes souhaitent au contraire s’éloigner de la politique. Au lendemain du référendum sur le Brexit, Andrea Venzon caresse alors le rêve de fonder un mouvement politique paneuropéen, en réaction à la passivité des élites politiques face au résultat de la consultation britannique. Comme souvent, c’est à l’issue de discussions et débats avec des amis et des collègues que Volt a vu le jour. En plus de notre homme, l’équipe fondatrice se compose d’une Française, Colombe Cahen-Salvador, et d’un Allemand, Damian Boeselager. Volt a été officiellement fondé le 29 mars 2017, date qui coïncide à l’envoi formel de la lettre de notification de l’article 50 du traité de Lisbonne par la première ministre Theresa May. Le courrier qui a marqué le point de non-retour de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. « Nous voulons redonner une âme à l’Europe, souligne Andrea Venzon. En commençant par l’attribution du plein pouvoir législatif au Parlement européen pour aller au-delà du chantage continu des gouvernements nationaux ».

Le fondateur milanais parle avec beaucoup de calme, sans prendre de grands airs : « Après tout, nous sommes au début du projet ». Le jeune homme est habillé pour le job, vêtu d’un pantalon et d’un pull à encolure ras-de-cou, mais avec cette absence de formalité plus typique des startups que des cabinets ministériels. Il veut rester un jeune parmi les jeunes. Un an après sa création, Volt (dont le « Manifeste » peut être consulté sur le site Internet) compte déjà 3000 adhérents. Essentiellement des jeunes européens bénévoles ou de simples sympathisants organisés en 55 équipes (européennes, nationales et locales) elles-mêmes située dans 25 pays. Ce résultat, Volt le doit à un grand travail d’organisation mais aussi à certaines règles établies en échange d’une plus grande autonomie au niveau local. En effet, l’« autorisation » du fondateur ou des dirigeants n’est pas nécessaire pour l’organisation d’événements ou de meetings dans sa propre ville. En revanche, chaque discussion interne sur des sujets et thématiques d’intérêt collectif ne doit pas durer plus de 48 heures avant qu’une décision ne soit prise via un vote en ligne, ou bien reportée à un meilleur moment pour le débat.

Entre La République En Marche! et Podemos

La formule du mouvement permet une efficacité optimale, en échange de la possibilité d’expérimenter de nouveaux formats d’implication. Habitués au travail à distance, les bénévoles et adhérents de Volt sont prêts à faire émerger de nouvelles propositions depuis la base via l’utilisation de plateformes numériques. Ils ont notamment eu recours à la plate-forme Slack, et utilisent à présent le site Workplace de Facebook. Cette plateforme est née à l’intérieur du réseau social pour faciliter l’échange d’informations et le travail de manière collaborative au sein des entreprises et des organisations. Bien qu’ils se trouvent dans des pays et à des fuseaux horaires différents, la discussion et le débat entre les membres sont facilités (Volt, aujourd’hui enregistrée sous le statut d’ONG, peut utiliser la version Premium du site Workplace et conserver ainsi la pleine propriété des données). Andrea Venzon, quant à lui, peut être défini comme un leader « aimable », intellectuel, mais également capable de s’exprimer avec des termes et concepts simples, compréhensibles par tous. Par sa fonction, il cherche à réunir des idées aussi différentes au niveau culturel qui peuvent représenter le plus de personnes possibles.

La voie politique que Volt est en train d’emprunter est loin d’être nouvelle. En Italie, on compare déjà son approche décentralisée à celle du Mouvement 5 étoiles, de Podemos ou aux expériences antérieures de démocratie directe comme celle du Parti Pirate. Pour ce qui est de son désir de moderniser la politique, son esprit européen, et pour son approche libérale de l’économie, on peut aussi facilement renvoyer Volt à En Marche!, la formation qui a porté Emmanuel Macron à la présidence. À la différence que Volt mise tout sur des idées provenant de plusieurs pays, et se caractérise par une position bien précise dans le monde partagé des « progressistes » européens. « Un terme qui n’est pas à la mode en ce moment, ajoute Andrea Venzon avec une pointe d’ironie. Mais qui est le seul dont le sens doit être gardé intact de Lisbonne à Varsovie ».

Dans la vidéo de présentation de la campagne de financement participatif, on voit surtout figurer des européens blancs et bien habillés. Lorsque nous parlons avec Andrea Venzon de l’engagement des minorités à l’intérieur du mouvement, il explique qu’« il y a encore beaucoup à faire pour réussir à les faire participer. Cette distinction dans la vidéo n’est absolument pas voulue. C’est tout simplement qu’à cette première étape, nous n’avons pas encore réussi à impliquer de manière significative les deuxièmes générations de migrants ou les ethnies minoritaires dans les pays européens, par exemple, mais c’est dans la liste des priorités ! ».

« Les jeunes peuvent puiser ce qu’il y a de mieux dans chacun des pays européens »

À court terme, Volt a pour objectif de se porter candidat aux prochaines élections du Parlement européen et de faire élire pas moins de 25 députés dans 7 pays membres. Le mouvement entend également participer aux élections nationales et locales dans le futur. « Nous ne voulons pas être un mouvement d’élites, déconnecté du terrain », déclare Andrea Venzon. Le jeune fondateur renvoie à l’histoire récente et affirme qu’il a appris des erreurs de ceux qui, comme le Parti pirate européen en 2014, avaient déjà essayé de poser directement leur candidature à Bruxelles sans s’être solidement implanté au préalable au niveau local.

Au delà du clivage droite gauche, Volt jure qu’il porte des valeurs fondamentales qui se démarquent des dérives populistes et souverainistes. Entre toutes : l’attention à l’égard des minorités et des classes les plus faibles, un renforcement du bien-être d’une façon moderne, la répartition des richesses des zones plus riches aux zones plus pauvres du continent… Le tout au bénéfice de la modernisationdu numérique et de la productivité. « Nous nous distinguons de la droite parce que nous sommes tolérants envers la diversité des personnes, et de la gauche car nous voulons rendre l’État plus efficace et soutenir l’innovation et la croissance économique », explique le fondateur.

Les premiers mois de Volt ont été marqués par un travail de recherche sur les différents aspects de la société actuelle. De la technologie à l’environnement, de la politique à la culture, l’objectif était d’identifier les solutions possibles aux problèmes récurrents et transversaux à la société européenne dans son ensemble. Solutions qu’il est possible d’appliquer au niveau local comme au niveau national. Andrea Venzon y a mis la passion et un soupçon d’inconscience, sans vouloir s’en attirer tout le mérite. « J’ai mis mon travail au service de l’équipe », dit-il. Un travail qui pourrait porter ses premiers fruits si Volt parvenait à récolter suffisamment de voix pour faire avancer la politique européenne vers une plus grande intégration et une plus forte solidarité entre les États membres de l’UE.

« Notre progressisme se base sur le pouvoir transférer les bonnes pratiques d’un pays à l’autre, en adaptant au contexte local ce qui a déjà fait ses preuves ailleurs » ajoute Andrea Venzon, alors que la pause déjeuner se termine et que les voisins de table qui ont discrètement suivi notre conversation commencent à se lever. « Nous pourrions par exemple reproduire le smart state de l’Estonie dans les autres pays européens, en accompagnant la numérisation des secteurs internes de l’économie et de l’administration publique d’un ambitieux programme de formations au numérique pour les jeunes, les personnes âgées, les classes sociales les plus défavorisées ». La transmission des compétences et des bonnes pratiques suffira-t-elle à donner un coup de boost à l’Europe ? Pour savoir, restez branchés.

Article original publié ici >> http://www.cafebabel.fr/politique/article/volt-le-mouvement-de-jeunes-qui-veut-electriser-leurope.html

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Marché numérique unique : et après ?

Analyse de Gilles Babinet, publiée sur le site de l’Institut MontaigneMarché numérique unique : et après ?

Le marché numérique européen s’est considérablement transformé ces cinq dernières années : en témoigne  la nouvelle réglementation en matière d’itinérance du 15 juin 2017, qui permet aux citoyens européens de payer l’Internet mobile au tarif national indépendamment de l’endroit où ils se trouvent dans l’Union européenne (UE). Son unification continuera en 2018. Bientôt, avec la modernisation des lois sur les droits d’auteur, ce sont les contenus en ligne qui vont être touchés : un voyageur pourra accéder à son compte Netflix au delà des frontières de son pays d’abonnement. Ces changements sont partie intégrante de la stratégie numérique de l’Europe, qui inclut par exemple l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données (RGPD) le 25 mai 2018. Cependant, alors que le marché numérique unique est essentiel, il ne suffit pas à lui seul  pour faire de l’UE une force incontournable en matière de nouvelles technologies.

Pourquoi un marché numérique unique ?

La création d’un marché numérique unique est indispensable. Le défi pour l’Europe est de créer un terreau fertile afin que des entreprises européennes, aujourd’hui limitées à un marché national (par exemple les 66 millions d’habitants français), puissent agrandir leur terrain de jeu et ainsi concurrencer les géants technologiques chinois et américains. Car les chiffres sont inquiétants. Si aux Etats-Unis on compte près de 106 licornes (une start-up dont la capitalisation boursière est valorisée à plus d’1 milliard d’euros), il n’y en aurait que 17 en Europe. Il s’agit là de bien plus qu’un simple combat de coqs : au vue des transformations que la technologie entraîne avec elle, sur le long terme la souveraineté  de la région est en jeu.

Aujourd’hui les géants américains dominent le marché lorsqu’il s’agit de créer et d’entraîner des systèmes algorithmiques “intelligents” à partir de données d’utilisateurs (de Google, Apple, Facebook, Uber, etc.). Alors que les décisions deviennent de plus en plus automatisées et assistées grâce à leur utilisation, la question de l’accessibilité de l’information se pose. Si un pays n’est plus en mesure d’ouvrir lui-même la “boîte noire” de ces logiciels afin de mieux comprendre ses décisions, il est dépendant de la volonté d’un fournisseur étranger, lequel accroît de ce fait son pouvoir de négociation. Ce sujet est particulièrement sensible lorsqu’il s’agit de données de sécurité nationale : si l’Etat français ne peut développer sur son territoire les technologies capables d’assurer sa sûreté dans un monde digital, doit-il recourir aux outils américains ou chinois ? Un pays peut-il être indépendant lorsqu’il s’en remet à une organisation étrangère pour miner de telles informations ?

De plus, la dépendance est également économique. Aujourd’hui, on peut raisonnablement estimer que la balance des échanges en matière de services numériques est déficitaire de plusieurs milliards d’Euros. De l’autre côté, les exportations numériques françaises ne représentent pour l’instant que des montants faibles, si ce n’est marginaux. Ce phénomène ne va pas en s’améliorant : demain, avec l’avènement de services considérés comme vitaux, tels que les smart grids (des réseaux d’énergie utilisant des calculs algorithmiques pour réguler la quantité d’énergie produite et distribuée en fonction de la consommation d’une zone géographique) ou les logiciels bancaires (permettant l’automatisation des transactions), ce déséquilibre pourrait atteindre une part significative du PIB national.

Les quatre piliers de l’innovation

Face à ces menaces, l’émergence d’entreprises européennes de taille critique, fortes, innovantes et capables d’exploiter la quantité astronomique de données produites chaque jour, est notre meilleur atout. La finalisation d’un marché numérique est le premier pas pour y parvenir. Si nous voulons résister à la compétition, il faut entrer dans la position d’acteur de la transformation à l’aide d’un corpus d’idées politiques européennes pour le numérique.

Car si le marché numérique unique (ou Digital Single Market à Bruxelles) est indispensable, à lui seul il est insuffisant pour pérenniser l’économie numérique européenne et, à long terme, assurer son rayonnement dans le monde. En s’inspirant des hubs technologiques étrangers (par exemple, d’ouest en est : la Silicon Valley, Atlanta, Boston, New York, Londres, Stockholm, Herzliya, Haïfa – en Israël -, Shenzhen ou Shanghai), on note que le développement des écosystèmes numériques repose sur quatre piliers :

  1. l’accessibilité du capital aux entreprises numériques, de l’amorçage au stade de maturité ;
  2. la qualité du capital humain et donc un système de formation (enseignement supérieur et formation professionnelle) inscrit dans une transition vers l’ère digitale ;
  3. l’émergence de clusters de taille critique (au minimum 5 000 personnes dédiées, en contact dans une zone géographique restreinte) créant des liens entre universités, grandes entreprises et start-ups ;
  4. des politiques publiques accommodantes, facilitant l’entrée de nouveaux arrivants.

Le défi est donc de créer ces conditions favorisant l’innovation et la croissance dans le milieu technologique.

L’importance des politiques publiques

En se penchant sur l’histoire récente des Etats-Unis, il est possible de retracer les directives allant dans ce sens. Par exemple, le pays était le premier à introduire le fameux principe de neutralité du net qui a récemment fait couler tant d’encre après son abrogation le 14 décembre dernier. Celui-ci a permis à un grand nombre de start-ups d’accéder à l’infrastructure numérique, touchant ainsi au quatrième pilier mentionné ci-dessus. De même, Al Gore avait mis en place dans les années 1990 une taxe fédérale sur l’e-commerce, interdisant ainsi aux Etats américains de taxer individuellement les bénéfices sur le commerce en ligne. Enfin, on remarque la mise en place de réglementations accommodantes sur le  capital risque ou de politiques publiques ambitieuses en matière de financement de technologies de ruptures à vocation  militaires (qui, entre autres, aboutiront à l’invention d’internet) par le gouvernement durant la guerre froide. Cela a fortement favorisé l’émergence du complexe militaro-académique qui a eu le triple avantage de former des talents, rendre du capital disponible et initier la création de clusters. Ces initiatives ont énormément participé à l’essor de l’économie numérique aux Etats-Unis.

De notre côté, en Europe trop d’entreprises innovantes sont aujourd’hui freinées par une régulation qui favorise les acteurs traditionnels, généralement nationaux. Or, si les entreprises innovantes ne sont pas en mesure de grandir, leurs services ou produits technologiques resteront la proie de géants tels que Facebook, qui peuvent soit les acquérir soit les copier, et ainsi transférer l’innovation vers les Etats-Unis.

Il faut donc encourager nos entreprises à l’échelle européenne, d’abord en leur offrant un marché numérique unique comme celui que nous sommes en train de créer, mais également en favorisant l’émergence d’environnements aux caractéristiques ci-dessus (capital financier accessible ; capital humain qualifié ; clusters ; politiques publiques accommodantes).

Il est difficile d’envisager une stratégie d’émergence numérique sans créer des logiques d’innovation militaires européennes. Le principe d’une grande agence d’innovation de rupture européenne, tel qu’il est actuellement envisagé avec le soutien français, ne peut à cet égard qu’être encouragé. De la qualité de sa gouvernance dépendra son succès. Sur ce point, il est faux de croire que tout se résume aux montants investis comme cela s’entend souvent : des stratégies audacieuses, sur des terrains de rupture (comme l’intelligence artificielle, les systèmes décentralisés…), peuvent aboutir à des niveaux d’efficacité très élevés.

Paradoxalement, avec l’élection d’Emmanuel Macron d’une part, le Brexit et l’élection de Donald Trump d’autre part, se crée une forme de momentum qui pourrait être favorable à l’innovation européenne. De surcroît, les nombreux conflits entre les Etats européens et les plateformes américaines sont peut-être en train de catalyser une volonté d’unification du continent sur les sujets technologiques. Dans le cas de Google et de la politique de la concurrence, seuls les 28 Etats membres sous le nom de la Commission européenne ont pu avoir assez de poids pour infliger cette facture de deux milliards d’euros. Nous pouvons nous réjouir de cet événement qui a fait apparaître le besoin d’un agenda politique européen sur le numérique. Et si pour l’instant les politiques publiques se dessinent dans l’adversité, il faut espérer que dans le futur elles procéderont d’une volonté d’endosser le rôle d’acteur de la transformation numérique.

Analyse de Gilles Babinet, publiée sur le site de l’Institut MontaigneMarché numérique unique : et après ?

 

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Brexit Edito Europe

Réinventer l’Europe, c’est notre responsabilité à tous !

Alors que Merkel, Hollande et Renzi se réunissent pour un sommet post-Brexit, un peu de politique-fiction pour sauver l’Europe.

Imaginons un instant. Nous sommes en 2026, les élèves de terminale du lycée de Shanghaï étudient le chapitre intitulé « L’effondrement de l’Europe » de leur manuel d’histoire contemporaine, dont voici un ­extrait :

« Inconscients de leur bonheur de vivre à l’abri d’un projet qui leur avait assuré pendant cinquante ans paix, démocratie, sécurité sociale et égalité des chances, les Européens se sont laissé gagner peu à peu par leurs vieux démons. La classe dirigeante a considéré la construction européenne comme un acquis. La preuve en fut l’indigence de beaucoup d’élus et de ministres, la médiocrité de l’exécutif européen, la bureaucratisation étouffante de la Commission. Au XXe siècle, un secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, avait plaisanté en demandant : “L’Europe ? A qui dois-je téléphoner ?” Au XXIe siècle, aucun secrétaire d’Etat ne s’est plus jamais posé la question.

Le continent européen a connu des difficultés au début du XXIe siècle, alors qu’il lançait l’euro, sa monnaie commune. Les écarts de niveau économique entre les pays et l’incapacité de beaucoup d’entre eux à procéder aux réformes nécessaires n’ont pas permis d’atteindre un ensemble cohérent. Les asymétries de performance entre membres de l’Union ont créé une situation faisant de l’Allemagne, réunifiée depuis 1990, la puissance dominante, accumulant les excédents de balance des paiements.

Déséquilibrée économiquement, l’Union le fut aussi politiquement en intégrant trop vite, et sans consulter les peuples, un trop grand nombre de pays, qui diluèrent le projet européen : 28 membres par rapport aux 6 fondateurs, et une zone euro ne concernant qu’une partie d’entre eux. Là encore, les logiques d’influences nationales prirent le pas sur l’intérêt général.

En 2008, la mondialisation et les dérèglements financiers nés aux Etats-Unis précipitèrent une crise dont l’Union ne sortit qu’au prix d’une création monétaire qui, agissant comme une drogue, créa un phénomène d’accoutumance. En parallèle, des gouvernements sans vision firent de l’Europe un bouc émissaire, se faisant élire non pas pour la renforcer mais pour se protéger d’elle. Il est frappant de constater que seuls d’anciens leaders nés dans la première moitié du XXe siècle comme MM. Giscard d’Estain, Schmidt, Rocard, Fischer, Delors, Napolitano ou Cohn-Bendit, tentèrent – en vain – d’éveiller les consciences. L’échec de la Constitution européenne en 2005 en France et le succès croissant des partis populistes nationalistes furent autant d’avertissements. Tout se déclencha finalement il y a juste dix ans, avec la manœuvre politicienne d’un premier ministre britannique, M. Cameron, qui, pour faire taire les opposants de son parti, promit, s’il était réélu, un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union.

Il gagna les élections et perdit le référendum de 2016, à la surprise des bookmakers et de la City. Dès lors, l’Europe fut entraînée dans un engrenage fatal. Les Britanniques temporisèrent. Les élections américaines furent suivies d’une crise au sein de l’OTAN, les Etats-Unis refusant d’assumer leur part de la défense de l’Europe tandis qu’un nouvel axe entre la Turquie et la Russie affaiblissait l’organisation.

Partout des gouvernements fragiles furent déstabilisés par des partis protestataires. Des conflits sociaux de plus en plus violents, des confrontations communautaires exacerbées, la multiplication d’attentats terroristes, des faillites entraînant la ruine d’épargnants, créèrent un climat de peur et de colère qui rappela aux plus âgés celui des années 1930. S’en suivit une émigration massive des élites, à commencer par les jeunes générations, par- ties dans des proportions sans précédent poursuivre leurs études et mener leur vie sur d’autres continents.

L’explosion de la zone euro fut la conséquence logique de cette désagrégation, bientôt suivie par la sortie de l’Union des pays de l’Europe du Nord. L’accord commercial passé en 2025 entre la Chine et l’Amérique imposa ses nouveaux standards aux pays européens à leur détriment. Au moment où la Russie avance ses pions au Proche-Orient et dans les Balkans, qu’un accord de coopération scelle la rencontre entre M. Poutine et Mme LePen, tandis que l’Allemagne presse la France de lui céder sa place au Conseil de sécurité de l’ONU, on peut dire qu’un cycle s’achève et que l’Union européenne, comme toutes les grandes civilisations, était bien mortelle. »

PAS DE FATALITÉ

Fin de l’extrait prospectif. Il n’y a pas de fatalité à ce que nos enfants apprennent en 2026 leur cours d’histoire en ces termes. Mais ne nous plaignons pas de ce qui arrivera si nous ne prenons pas nos responsabilités. L’Europe, qui nous a offert paix et prospérité, se délite à cause de notre indifférence. C’est elle qu’il faut préserver, à n’importe quel prix. Le Brexit est un nouveau signal d’alarme. Cela signifie qu’entreprises comme citoyens, nous devons nous concentrer sur ce qui peut être fait pour la sauver. Réinventer l’Europe, quitte à rompre avec les égarements qui l’ont conduite à la situation actuelle. Retrouver un axe de confiance économique et politique prioritaire avec l’Allemagne et l’Italie, pour commencer. Et élire lors des prochaines échéances celles et ceux qui paraîtront le mieux à même de porter, au nom de la France et des fondateurs de l’Union, cette mission historique.

Article écrit par Bernard Spitz (président du pôle international et Europe du Medef), publié dans le Monde le 23 août 2016.

Article également publié dans le Corriere della Sera le 22 août 2016 – Reinventare l’Europa per impedire che crolli

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Brexit Edito

Europe: reprendre le contrôle de l’hélicoptère

L’école de psychanalyse de Palo Alto a étudié comment les familles de schizophrènes élèvent leurs enfants. Ils les soumettent à des « injonctions paradoxales », construites pour qu’on ne puisse obéir à une partie de l’astreinte sans enfreindre l’autre. Une mère peut faire cela en deux mots (« Sois spontané ! »), ou en opposant le geste à la parole («fais moi un câlin », en repoussant l’enfant). Evidemment, les enfants deviennent fous.

Les européens aussi, particulièrement les petits blancs, qui expriment à chaque scrutin leurs envies noires. Il ne suffit pas de les punir en rappelant, aux anglais comme aux grecs, que les actions ont des conséquences. Il faut aussi se demander si on ne les a pas soumis à trop d’injonctions paradoxales en économie. Par exemple  rembourser ses dettes par l’austérité, qui réduit la croissance et la capacité à dégager des excédents. Ou imiter l’Allemagne pour retrouver la croissance : si toute la zone euro avait 8% d’excédents courants, elle s’effondrerait dans une spirale déflationniste. Tout cela est difficile à faire admettre à nos parents allemands qui parlent une langue où il n’y a qu’un seul mot (Schuld) pour désigner la dette et la faute.

Reprenons l’histoire de l’euro par ce qu’il nous a fait négliger : les balances de paiements courants. Au départ, elles étaient à l’équilibre, et la France compétitive. La divergence ultérieure vient du succès de l’Allemagne, mais aussi du dérapage des pays du Sud, France inclus, où les transferts de capitaux financent l’inflation salariale des secteurs protégés, ce qui détruit la compétitivité de ces pays.

La  crise force à un ajustement, mais il est doublement asymétrique : il privilégie au Sud la contraction de la demande sur les réformes structurelles ; et il réduit brutalement les déficits du Sud (sauf la France, qui s’ajuste doucement), alors que les excédents du Nord s’aggravent.  Le résultat est que tout le monde termine en excédent (sauf la France pour un faible déficit en 2015), et que le solde global, qui était équilibré jusqu’en 2012, monte à +3,2% du PIB, soit plus que les chinois.

Cet excédent n’est pas soutenable. Il traduit, au niveau de la zone euro, un excès d’épargne et une insuffisance de la demande, alors même que la France et les pays du Sud doivent poursuivre pour leur part une politique de l’offre, ce qui rend le débat européen illisible et schizophrène. Il ajoute une composante spécifiquement européenne au contexte de déflation. 

La Banque Centrale Européenne le comprend bien quand elle constate les limites de sa politique de QE. Ses dirigeants évoquent comme une idée « intéressante » l’hypothèse de la « monnaie hélicoptère ». 

Cette déclaration est un bouleversement complet pour les européens de notre génération, et elle doit susciter un examen de conscience : avons-nous raté ce que nous voulions atteindre, ou trop bien réussi? Toute la construction de l’UE est fondée sur l’idée que les élus ont tendance à trop distribuer, et à se réfugier dans les facilités de l’inflation ou de l’endettement. C’est pour cela qu’on a mis en place des règles sur les budgets et qu’on a confié la politique monétaire à une instance indépendante. Et maintenant, voilà que cette instance indépendante veut faire pleuvoir les billets ! Mais comment va-t-elle les répartir, les billets ? Car tout de meme, depuis la Magna Carta et les Parlements, ce sont les représentants du Peuple qui consentent aux impôts et aux dépenses publiques.

Il faut que les élus européens prennent le contrôle de l’hélicoptère. Il faut espérer que le défi du Brexit, la montée des populismes et la menace de Mario Draghi vont convaincre nos amis allemands qu’ils doivent faire deux choses avec leurs excédents : les réduire, et les investir. Les réduire, c’est permettre aux allemands de vivre mieux. Les investir, c’est financer le déficit provenant d’un budget de dépenses exceptionnelles, conjoncturelles et provisoires, porté par une zone euro globalement saine: dépenses d’investissement et d’infrastructure, dépenses d’acceuil des réfugiés, incitations à l’investissement privé, mais aussi dépenses de restructurations couvrant les besoins de formation et de plan social accompagnant la nécessaire réorientation des effectifs et des dépenses publics dans les Etats du Sud. 

Ce budget-là devra être politiquement orienté, là où se trouve le centre de gravité, social et libéral, de la politique européenne. Il sera approuvé par le Parlement de la zone Euro, et exécuté par son ministre des finances. Il ne cofinancera que les efforts  des pays qui voudront s’engager dans des réformes structurelles, et avoir des moyens de le faire sans effondrer la demande. Les billets vont pleuvoir, mais seulement là où ils permettront des récoltes quand il s’arrêtera de pleuvoir. 

Cela n’épuisera pas les critiques contre l’Europe. Certains s’offusqueront de la conditionnalité. Il y aura des accidents, qui devront être traités comme l’a été la crise grecque-assez bien au fond puisque les populistes ont pu toucher du doigt le chaos et décider finalement de ne pas y entrer. Mais au moins il y aura un discours qui ne soit pas que comptable, et des injonctions qui ne soient pas que paradoxales.

Guillaume Hannezo, Les Gracques 

 

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Drame dans le drame, la situation particulière des femmes migrantes doit être mieux prise en compte

Dans l’afflux sans précédent de migrants qui arrivent en Europe, la part des femmes et des enfants ne cesse d’augmenter: elle a doublé, passant du quart à plus de la moitié des réfugiés depuis le début de l’année. De plus en plus nombreuses, ces femmes migrantes sont exposées à de terribles agressions physiques et psychologiques durant leur périple. L’Europe, qui s’est justement émue du drame du nouvel an de Cologne, ne saurait se désintéresser du sort de ces femmes, qui doivent bénéficier des mêmes droits fondamentaux que les citoyens de l’Union.

Les menaces qui pèsent sur les femmes réfugiées

Les rapports de terrain du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et d’Amnesty International font état de nombreuses violences sexuelles et sexistes commises contre ces femmes par des passeurs, des gardes de sécurité, des policiers ou encore d’autres réfugiés. Toutes les migrantes interrogées par Amnesty International ont dit s’être senties en danger, et beaucoup racontent s’être vues proposer de la nourriture, des habits ou des réductions en échange de relations sexuelles.

La pression psychologique qui pèse sur ces femmes est donc énorme. Outre le traumatisme qu’elles fuient, la peur du viol est tellement présente que certaines « se préparent » en prenant une contraception pour éviter toute grossesse non désirée. Quant aux femmes enceintes, elles évoquent le manque de nourriture et de services de santé essentiels, ou disent avoir été écrasées par des mouvements de foule aux frontières et aux points de transit.

Le peu -voire l’absence- de moyens à disposition de ces femmes pour signaler les agressions aux autorités laisse supposer que la grande majorité des violences sexuelles et sexistes infligées aux femmes réfugiées passent inaperçues. L’ONG La Strada souligne d’ailleurs que ces femmes sont souvent menacées de représailles par les hommes de leur propre famille si elles osent raconter leur agression. Al Jazeera a ainsi rapporté que le viol collectif de deux filles afghanes à la frontière serbo-hongroise n’avait été découvert qu’après une bagarre au cours de laquelle l’un des violeurs fut poignardé à mort.

Nivellement par le bas

Face à cet afflux migratoire sans précédent, certains Etats membres de l’Union européenne dégradent volontairement leurs conditions d’accueil pour dissuader les migrants de se présenter à leur frontière. Le député européen Guy Verhofstadt a ainsi évoqué le « nivellement par le bas entre les Etats européens, qui se livrent concurrence pour devenir le moins attrayant possible pour les migrants ».

Or certaines de ces « mesures repoussoir » mettent directement en danger les femmes et les enfants migrants. La très controversée règle de confiscation des biens des réfugiés adoptée par le Danemark a ainsi occulté une disposition plus grave encore: le retardement des regroupements familiaux. Ce retardement signifie que lorsqu’un père bénéficie du « statut de protection temporaire » au Danemark, sa famille peut devoir attendre dans une zone de conflit ou un camp de réfugié pendant trois ans avant de pouvoir le rejoindre!

Quelles solutions apporter?

Certaines mesures doivent être prises pour éviter ces violences. Premièrement, le HCR et Amnesty International indiquent qu’en raison du manque de sanitaires séparés pour les hommes et les femmes, beaucoup de femmes cessent de s’alimenter ou de boire pour ne pas devoir utiliser les toilettes, où des hommes pourraient les suivre et les regarder. Certaines femmes quittent même les camps pour dormir dehors, car elles s’y sentent plus en sécurité que dans un dortoir partagé avec des hommes étrangers. Des toilettes et dortoirs séparés seraient une première avancée -certes minimale- dans l’amélioration du sort de ces femmes.

Deuxièmement, les Etats membres doivent améliorer les mécanismes d’identification des violences sexuelles et sexistes, afin que ces dernières ne passent plus inaperçues et puissent être efficacement prévenues et sanctionnées. L’essentiel de ce travail d’identification est aujourd’hui réalisé par le HCR et les ONG telles qu’Amnesty International. Pour ce faire, les équipes d’agents déployées par les Etats membres doivent être spécifiquement formées et une meilleure parité homme-femme doit être assurée en leur sein. S’il y avait plus de femmes parmi ces fonctionnaires, les réfugiées auraient sans doute plus de facilités à se confier et à dénoncer les persécutions dont elles sont victimes.

Troisièmement, la lutte contre les violences faites aux femmes doit être pleinement intégrée dans les politiques migratoires et dans la réponse apportée à la crise des réfugiés. En particulier, les politiques de regroupement familial, de relocalisation ou de réinstallation doivent impérativement tenir compte de leurs conséquences particulières sur la sécurité des femmes et des enfants qui tentent de rallier l’Europe.

Nous devons également soutenir les initiatives telles que le rapport de la Commission des droits des femmes du Parlement européen sur la situation des réfugiées et des demandeuses d’asile dans l’Union européenne. Ce rapport propose notamment d’admettre que certains pays d’émigration ou de transit aujourd’hui considérés comme « sûrs » -c’est-à-dire vers lesquels les migrants sont systématiquement reconduits- peuvent l’être pour les hommes, mais pas pour les femmes. Il s’agirait d’un premier pas vers la reconnaissance de la situation spécifique des migrantes et des dangers auxquelles elles sont exposées.

Article publié sur: http://www.huffingtonpost.fr/fabrice-aubert/femmes-crise-migrants-international_b_9399888.html 

Auteurs:

Fabrice Aubert, Haut fonctionnaire, membre des think tanks progressistes Les Gracques et Bouger Les Lignes. 

Marika Andersen, Politologue, conseillère pour l’ONG norvégienne Bellona et co-fondatrice de EUPanelwatch.com

Brieuc Van Damme, Economiste, chef de cabinet adjoint de la Ministre belge des Affaires sociales et de la Santé publique

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L’Europe a-t-elle raison d’avoir peur ?

Résumé de la seconde table ronde de l’Université des Gracques par La Péniche.

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Villeroy de Galhau et l’influence européenne de la France

Tribune parue dans Les Echos le 17 septembre 2015

Haro sur François Villeroy de Galhau, inspecteur des finances, ancien dirigeant de BNP Paribas, candidat au poste de gouverneur de la Banque de France ! Des économistes, des élus crient au conflit d’intérêts. Vu de Bruxelles, le débat a quelque chose de consternant.

A quoi sert, en 2015, la Banque de France ? Elle ne bat plus monnaie, elle ne supervise plus les banques nationales. L’une des missions cruciales de son gouverneur est de siéger au conseil de la Banque centrale européenne (BCE). L’expérience des institutions européennes et des rouages de l’Etat, une voix forte, voilà les qualités requises pour la diriger. Bien des détracteurs de M. Villeroy de Galhau sont les premiers à demander un contrepoids à l’Allemagne et à ses « dogmes monétaires ». Face au puissant président de la Bundesbank, Villeroy de Galhau, excellent germaniste, bon connaisseur de l’Italie, serait un interlocuteur solide. Sa conscience sociale n’est pas non plus à prouver.

Est-il gênant d’avoir été banquier pendant quelques années ? Face à la puissance de la finance, la naïveté n’est pas de mise, mais c’est un organisme européen dont le siège est à Francfort qui supervise le secteur bancaire. Quand nous avons auditionné Mario Draghi en 2011 au Parlement européen, nous avons pesé le pour et le contre, compte tenu de son expérience chez Goldman Sachs. Une partie de la gauche française mobilisée contre Villeroy de Galhau porte Mario Draghi aux nues pour sa politique monétaire inventive et son défi au marché de l’été 2012. C’est pourtant sa connaissance fine des marchés anglo-saxons qui explique en partie son succès. Si les individus dotés d’une expérience pratique sont systématiquement écartés, l’Eurosystème sera encore plus perçu comme technocratique, coupé du réel. En outre, les enjeux financiers sont planétaires. Avoir vécu de l’intérieur les vicissitudes d’un groupe européen global peut être un atout pour riposter par exemple à l’extraterritorialité des lois américaines.

Peut-on être indépendant quand on a été dans le secteur privé ? L’intégrité, essentielle, exige un cloisonnement étanche entre passé et présent. Mais l’intéressé a publiquement renoncé à plus de 1 million d’euros de rémunérations différées. En poussant l’acharnement, il est à craindre que la France ne devienne une société de suspicion, dépourvue de passerelles entre sphère publique et entreprises privées.

Un académique ferait-il mieux l’affaire ? Plusieurs banques centrales du monde sont ou ont été, dirigées par des économistes. Le métier requiert une expertise, mais ce n’est pas la seule qualité requise. Les économistes ne sont pas infaillibles, comme la crise l’a prouvé. La controverse en cours reflète une France cloisonnée où chacun prêche pour sa paroisse alors que les étiquettes devraient moins compter que les vertus individuelles.

La nomination va suivre son cours. M. Villeroy de Galhau sera auditionné puis le Parlement français tranchera. Je regrette que la question importante de la parité hommes-femmes ait été évacuée alors même que la domination masculine reste, hélas ! l’un des traits de la finance. La France peut faire en sorte que deux hommes de talent, aux profils différents, siègent au Conseil des gouverneurs de la BCE, l’un comme membre du directoire, très apprécié, Benoît Coeuré, nommé en 2011 pour un mandat de huit ans assurant son indépendance, l’autre comme gouverneur de la Banque de France. La France et l’UE ont tout à perdre à opposer deux personnes de cette qualité. Il y a quelque paradoxe à se plaindre de la perte d’influence de notre pays et à gâcher la plus précieuse de ses ressources, la ressource humaine.

Sylvie Goulard
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Honte.

 

 

Aylan Kurdi

http://www.lesechos.fr/monde/europe/021301958236-francois-heran-sur-les-refugies-leurope-doit-changer-dechelle-et-dapproche-1150364.php

 

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De quoi la Grèce est-elle le non ?

Tribune parue dans Les Échos le 21 juillet 2015

Nous avions pu choquer dans ces colonnes le mois dernier, en comparant la tactique d’Alexis Tsipras à une tentative d’extorsion à base de bluff , et en prédisant que ce bluff serait déjoué , conduisant les Grecs à une austérité pire encore. Nous y voilà.

M.Tsipras a été élu il y a six mois à la tête d’un pays qui sortait juste d’un ajustement douloureux, mais pour lequel l’OCDE prévoyait 2% de croissance, une balance des paiements équilibrée et un excédent primaire de 0,5% du PIB. Le pays s’était purgé, certes sans engager les réformes structurelles qui lui auraient permis de repartir vraiment. Mais la situation était du moins stabilisée, sans nécessité de mesures supplémentaires, hormis l’équilibre à terme des retraites.

Syriza n’a rien fait sur les réformes structurelles, même là où la gauche était en mesure de les imposer. Rien notamment pour combattre les rentes et les privilèges : ni ceux des riches, ni ceux de l’Eglise; presque rien pour lutter contre l’inflation des budgets militaires, l’incivisme fiscal et la corruption. Tandis qu’il s’enivrait de mots, le gouvernement a au contraire couvert une grève de l’impôt des propriétaires fonciers grecs et une fuite massive des dépôts bancaires à l’étranger. Il a surtout consacré son énergie à un bras de fer avec le reste de l’Europe, pensant que la menace d’une sortie de l’euro provoquerait une telle contagion financière que les Européens seraient obligés de céder aux demandes grecques de transfert.

Raté. La Grèce a fait défaut au FMI et l’on a atteint le point où les marchés ont été convaincus de l’imminence du “Grexit ». Mais comme prévu, il ne s’est rien passé, hormis une correction modeste des bourses européennes. L’éventuelle sortie de la Grèce de l’Euro a été considérée dans le monde pour ce qu’elle était: un risque géopolitique à long terme, et pour l’immédiat, un épiphénomène financier. En revanche, M. Tsipras a pu vérifier de près les conséquences pratiques d’une sortie de l’euro, l’impréparation de ses conseillers et les dégâts que leur attitude a causés chez les membres de l’Union. De ce fait, la menace du Grexit a changé de camp, pour être finalement agitée par la droite allemande qui s’en est servie pour imposer un paquet d’austérité dont elle n’aurait jamais osé réver.

Syriza a maintenant sur les bras un pays en récession massive, un déficit primaire à couvrir, et un système bancaire en faillite qui bloque l’argent de ses derniers déposants. De quoi relativiser le succès du maintien de la Grèce dans l’euro. Elle y est peut-être, mais un euro dans une banque grecque ne vaut pas la même chose que dans une banque allemande, puisqu’on ne peut pas s’en servir. De sorte que le coût du sauvetage a augmenté pour tout le monde, les Grecs comme leurs partenaires. Tous perdants: voilà le triste bilan de cette partie de poker menteur.

Ce n’est pas la seule leçon que nous devons retenir. Les frondeurs, qui pensent qu’il suffit de s’opposer à l’Allemagne pour dégager des marges financières, vont devoir nous expliquer pourquoi ils feraient mieux que Syriza. Les populistes, qui prétendent qu’une sortie de l’euro nous immuniserait de la mondialisation devront expliquer comment ils éviteraient l’infarctus économique. Les démagogues mesureront le ridicule de demander à un peuple par référendum, s’il veut plus ou moins d’argent.

Face à ces forces du chaos, le couple franco-allemand a tenu bon, pratiquant un jeu de rôle “good cop/bad cop” avec une France conciliante sur la solidarité et une Allemagne intransigeante sur les règles communes. Un choix qui correspond aux contraintes politiques de chacun et qui a été assez efficace. Mais insuffisant. Nos deux pays ne réussiront à sortir l’Europe de la nasse que par le haut , c’est à dire par un renforcement de la coordination économique, fiscale et politique dans lequel les Allemands , qui acceptent le partage de la souveraineté, devront aussi accepter celui des risques-et l‘inverse pour les Francais. Cela demandera effectivement de l’audace et pas qu’un peu.

Mais surtout les Européens vont devoir retrouver les mots et le sens de l’intégration européenne: car trop de contentieux historiques ont été exhumés et trop de menaces proférées, pour qu’on ne mesure la fragilité de ce que la construction de l’Europe a engagé depuis cinquante ans, et dont il s’agit au bout du compte. Rien moins que la Paix.

Les Gracques