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Edito

Réformer ou tomber

Tribune parue dans Le Point le 21 mai 2015.

À quelques jours du Congrès du PS, un mois après l’échec des départementales, un an après celui des municipales et six mois avant celui des régionales, une question domine la scène politique à gauche: sur quels soutiens peut compter la politique engagée depuis un an par le gouvernement ?

Sur celui des Français: les sondages montrent qu’une majorité d’entre eux souhaite que Manuel Valls reste Premier ministre et qu’il poursuive sur la voie des réformes . Sur celui du président de la République qui lui maintient sa confiance. Sur celui de nos partenaires : la Commission et les gouvernements, qui l’approuvent largement.

Et naturellement sur le soutien de la gauche européenne puisque, pour la première fois depuis longtemps, ces orientations sont en phase avec celles de nos voisins sociaux-démocrates. Pas aussi fort ni aussi vite qu’on pourrait le souhaiter ou que l’urgence commande, mais dans la bonne direction. Au delà de l’opposition qui s’oppose comme il va de soi, la question reste donc de savoir quel soutien cette politique va recevoir du Parti socialiste, à l’occasion de son congrès.

Le PS est face à  un dilemme que ses homologues européens ont connu avant lui : assumer l’aggiornamento réformiste,  au risque de chambouler les rapports de force au sein de l’appareil ? Ou s’en tenir au statu quo, en s’accommodant des contradictions croissantes entre le gouvernement et le parti majoritaire.

Tout dépend, comme pour un immeuble, de l’état des fondations et de la structure. Quand elles sont saines, on peut modifier l’édifice. C’est ce qu’ont fait dans le passé les travaillistes britanniques. À la doctrine étatiste d’un Michael Foot, a succédé la troisième voie de Tony Blair avant qu’un retour de balancier ne s’opère sous Ed Miliband. Son programme ayant été  rejeté par les électeurs britanniques, il en a tiré les conséquences en démissionnant pour qu’un nouveau leadership replace le Labour dans la trajectoire gagnante du réformisme.

Mais si une conception obsolète de la société et de l’économie sont le seul ciment de l’ensemble, alors il faut quitter le bâtiment avant qu’il ne s’effondre. C’est ce qu’ont fait les Italiens en 2007 en créant le Parti Démocrate avec les démocrates de gauche, les anciens communistes héritiers d’Enrico Berlinguer, le parti centriste de la Marguerite, le mouvement des républicains européens ainsi que des centristes de gauche et de droite. Les gardiens du temple, c’est à dire ce qui restait du Parti Socialiste et de Gauche démocrate, ont coulé. La rénovation a réussi : débarrassé du Berlusconisme qui empoisonnait la vie politique, le parti démocrate de Matteo Renzi a fait plus de 40% des voix au dernières élections et mis hors jeu les populistes de Grillo, qui fanfaronnait du haut de ses 25% de voix, comme ici le Front National. Renzi – Valls : même combat !

A l’heure où la droite veut s’afficher républicaine, c’est le moment pour une majorité à gauche et au centre de se réinventer démocrate. D’accepter les mécanismes du marché, pourvu qu’il soit correctement régulé ; d’admettre que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle où ce que gagnent les uns est nécessairement perdu par les autres ; de mettre en oeuvre les transformations qu’impliquent les progrès technologiques et la globalisation ; de considérer que c’est à l’Etat de se réformer pour accompagner la société et non l’inverse, notamment dans des domaines aussi essentiels que l’éducation ou la santé.

Aux universités des Gracques, François Hollande était venu défendre l’intégration de la politique de l’offre dans la réflexion économique. Manuel Valls avait débattu avec Marielle de Sarnez et Gérard Colomb. Tous les leaders du Parti Démocrate italien y sont venus s’exprimer au fil des années: Veltroni, Rutelli, Monti, Letta. Il est vrai que le manifeste des Gracques fait partie des textes fondamentaux du Parti Démocrate…

Mais face à ce choix décisif à gauche entre conservateurs et réformistes, tranché partout ailleurs -sauf en Grèce- en faveur des réformistes , le congrès du Parti Socialiste a choisi de se dérober. D’un côté la motion A comme Attrape-tout du Premier secrétaire, et qui entend le rester. De l’autre trois autres textes,  qui ne rivalisent que pour toujours plus de dépenses publiques, dans un pays qui bat les records en la matière. Donc pour que rien ne change…

Nulle trace  d’une motion qui proposerait la voie réformiste pour mieux répondre, avec l’appui des élus locaux, aux difficultés quotidiennes des plus défavorisés, à ceux qui se sentent abandonnés par l’Etat, les institutions, les politiques et vont vers le Front national ; un texte qui ferait écho à l’évolution croissante des sympathisants socialistes dont plus d’un tiers estiment « qu’il faut diminuer le rôle de l’Etat et donner aux entreprises le plus de liberté possible »; une ligne claire qui susciterait l’envie d’entreprendre et de réussir chez les jeunes comme chez les entrepreneurs ; et qui pourrait soutenir, avec enthousiasme, la volonté de réforme du gouvernement.

Que cette ligne, fût-elle minoritaire, ne soit pas proposée aux militants, signifie qu’elle a été sacrifiée sur l’autel de l’unité du Congrès pour ne pas mettre en danger la motion du Premier Secrétaire. Aux Gracques, nous le regrettons. Nous soutenons cette ligne. Parce que comme autrefois le parti socialiste italien, le PS doit avoir le courage de débatte et de se réformer. Ou bien il restera hors-champ, décourageant les meilleures bonnes volontés.

Plein champ, lui, l’exécutif devra continuer à avancer : sur l’éducation comme l’a justement entrepris Najat Belkacem ; sur l’emploi des jeunes et l’apprentissage comme l’impulsion en est redonnée par François Rebsamen ; et sur les grands sujets structurels: simplification, marché du travail , retraites , feuille de route européenne. Parce que cette voie réformiste est la voie utile au pays, la seule qui décidera de la confiance à accorder en 2017.

La clarification économique et sociale entraînera la clarification politique qui naîtra de l’élection présidentielle. Car celle-ci ne pourra être gagnée – c’est la leçon italienne et anglaise- qu’avec des soutiens venant d’au-delà de la gauche. Réformer ou tomber.

 

Les Gracques