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Collège : pour une fois, une réforme !

Tribune parue dans L’Obs le 21 mai 2015

La coalition de critiques qui s’époumone contre le projet de Najat Vallaud-Belkacem essaie de nous faire croire qu’on va casser quelque chose qui marche. Il devrait pourtant être plus modeste, ce rassemblement improbable de politiciens conservateurs et de syndicats d’enseignants, qui ont respectivement gouverné pendant une décennie d’effondrement historique des performances de l’éducation, et affermé à leurs intérêts l’école obligatoire.

Rappelons la réalité : le classement PISA de l’OCDE, qui mesure les aptitudes moyennes acquises par des générations d’écoliers, nous a rétrogradés de la 15ème place en 2000 au-delà du 30ème rang en 2015. Et sur le numérique, la France est au 22e rang européen ! Notre jeunesse est mise en situation de handicap.

Notre système est plus cher et plus inégalitaire que celui de tous nos voisins. Au lieu de permettre à tous de maitriser les savoirs fondamentaux de la vie (lire, écrire, compter, réfléchir, parler l’anglais, savoir se servir d’un ordinateur), il multiplie les disciplines, parce qu’il répond aux besoins des professeurs plutôt qu’à ceux des élèves, et s’emploie à sélectionner l’élite plutôt qu’à améliorer la moyenne. Si encore cela rendait l’élite exceptionnelle… mais même plus : aujourd’hui, on rentre plus facilement dans les grandes universités internationales, qui ne sont pas françaises, avec un bac international, basé sur quatre ou cinq disciplines choisies par l’élève, plutôt qu’avec un bac « S ».

En invitant les masses au spectacle de la reproduction d’une élite franco-française inexpugnable et inexportable, notre système décourage, exclut, humilie. L’économiste du bonheur Claudia Selnik a montré de façon convaincante que la propension française à se déclarer malheureux, au rebours de tous les indicateurs de développement social, était entièrement corrélée au temps passé dans le système scolaire français : une certaine manière de recevoir le savoir, d’être sélectionné, d’être jugé, qui marque pour la vie.

Les réformes comportent peu de risques, car nous pouvons difficilement faire pire. Bien sûr, le Gouvernement a commis une erreur en superposant une réforme qui était prête, celle du collège, avec une qui ne l’était pas, celle des programmes.

L’absence d’arbitrage sur les programmes a laissé le champ médiatique à ces précieux ridicules qui constituent le « Conseil supérieur des programmes ». Ces pachas de la novlangue, ambassadeurs du royaume de Charabia, qu’on imagine couverts de turbans et de médailles chez Molière ou Alfred Jarry, excellent à rendre inaudible tout propos sensé qui aurait le malheur d’être dans leur voisinage. Et la coalition des conservatismes a eu beau jeu de discréditer l’ensemble des réformes en leur prêtant l’argument de ces Trissotin jargonnent sur un « outil scripteur » (un stylo) ou une « traverse de l’eau en équilibre horizontal » (la nage).

Mais ce n’est pas le cœur du sujet. Les programmes vont encore passer par beaucoup d’étapes de concertation, même si on peut espérer les recentrer sur l’acquisition des fondamentaux. Car ils ne doivent pas être faits pour éviter aux professeurs de faire évoluer leurs qualifications, mais pour améliorer celles des élèves.

Le cœur du sujet, c’est que la réforme du collège s’attaque à quelques forteresses qu’on croyait inexpugnables : la verticalité des disciplines, la centralisation des programmes, l’absence de pouvoir pédagogique du chef d’établissement. Demander aux enseignants de sortir de leur spécialité et de travailler en équipe sur des programmes pluridisciplinaires, rendre 20% du temps scolaire à l’initiative décentralisée des équipes pour leur permettre d’adapter le programme aux besoins de leurs publics, donner au chef d’établissement un rôle d’arbitrage et d’animation de ces initiatives locales, c’est-à-dire de management, ce sont des réformes considérables. Elles vont exactement à l’encontre de ce qu’impose depuis des années le syndicat dominant de l’Education Nationale. C’est là que va s’engager le fer. Et si on veut pouvoir aller plus loin un jour, cette bataille doit être gagnée.

Les réformateurs de droite et de gauche doivent au public cette once de pédagogie et de sérénité qui nous conduirait à reconnaitre calmement la faillite de notre système, la direction dans laquelle nous devons le réformer, et que la réforme proposée du collège est un premier pas dans ce sens. Et comme il faut que l’opposition s’oppose, qu’elle explique comment elle ira plus loin ou plus vite, plutôt que de saboter aux cotés des syndicats les plus corporatistes le premier effort sérieux depuis des décennies pour accroître l’autonomie et la responsabilité des établissements scolaires.

Les Gracques

 

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Réformer ou tomber

Tribune parue dans Le Point le 21 mai 2015.

À quelques jours du Congrès du PS, un mois après l’échec des départementales, un an après celui des municipales et six mois avant celui des régionales, une question domine la scène politique à gauche: sur quels soutiens peut compter la politique engagée depuis un an par le gouvernement ?

Sur celui des Français: les sondages montrent qu’une majorité d’entre eux souhaite que Manuel Valls reste Premier ministre et qu’il poursuive sur la voie des réformes . Sur celui du président de la République qui lui maintient sa confiance. Sur celui de nos partenaires : la Commission et les gouvernements, qui l’approuvent largement.

Et naturellement sur le soutien de la gauche européenne puisque, pour la première fois depuis longtemps, ces orientations sont en phase avec celles de nos voisins sociaux-démocrates. Pas aussi fort ni aussi vite qu’on pourrait le souhaiter ou que l’urgence commande, mais dans la bonne direction. Au delà de l’opposition qui s’oppose comme il va de soi, la question reste donc de savoir quel soutien cette politique va recevoir du Parti socialiste, à l’occasion de son congrès.

Le PS est face à  un dilemme que ses homologues européens ont connu avant lui : assumer l’aggiornamento réformiste,  au risque de chambouler les rapports de force au sein de l’appareil ? Ou s’en tenir au statu quo, en s’accommodant des contradictions croissantes entre le gouvernement et le parti majoritaire.

Tout dépend, comme pour un immeuble, de l’état des fondations et de la structure. Quand elles sont saines, on peut modifier l’édifice. C’est ce qu’ont fait dans le passé les travaillistes britanniques. À la doctrine étatiste d’un Michael Foot, a succédé la troisième voie de Tony Blair avant qu’un retour de balancier ne s’opère sous Ed Miliband. Son programme ayant été  rejeté par les électeurs britanniques, il en a tiré les conséquences en démissionnant pour qu’un nouveau leadership replace le Labour dans la trajectoire gagnante du réformisme.

Mais si une conception obsolète de la société et de l’économie sont le seul ciment de l’ensemble, alors il faut quitter le bâtiment avant qu’il ne s’effondre. C’est ce qu’ont fait les Italiens en 2007 en créant le Parti Démocrate avec les démocrates de gauche, les anciens communistes héritiers d’Enrico Berlinguer, le parti centriste de la Marguerite, le mouvement des républicains européens ainsi que des centristes de gauche et de droite. Les gardiens du temple, c’est à dire ce qui restait du Parti Socialiste et de Gauche démocrate, ont coulé. La rénovation a réussi : débarrassé du Berlusconisme qui empoisonnait la vie politique, le parti démocrate de Matteo Renzi a fait plus de 40% des voix au dernières élections et mis hors jeu les populistes de Grillo, qui fanfaronnait du haut de ses 25% de voix, comme ici le Front National. Renzi – Valls : même combat !

A l’heure où la droite veut s’afficher républicaine, c’est le moment pour une majorité à gauche et au centre de se réinventer démocrate. D’accepter les mécanismes du marché, pourvu qu’il soit correctement régulé ; d’admettre que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle où ce que gagnent les uns est nécessairement perdu par les autres ; de mettre en oeuvre les transformations qu’impliquent les progrès technologiques et la globalisation ; de considérer que c’est à l’Etat de se réformer pour accompagner la société et non l’inverse, notamment dans des domaines aussi essentiels que l’éducation ou la santé.

Aux universités des Gracques, François Hollande était venu défendre l’intégration de la politique de l’offre dans la réflexion économique. Manuel Valls avait débattu avec Marielle de Sarnez et Gérard Colomb. Tous les leaders du Parti Démocrate italien y sont venus s’exprimer au fil des années: Veltroni, Rutelli, Monti, Letta. Il est vrai que le manifeste des Gracques fait partie des textes fondamentaux du Parti Démocrate…

Mais face à ce choix décisif à gauche entre conservateurs et réformistes, tranché partout ailleurs -sauf en Grèce- en faveur des réformistes , le congrès du Parti Socialiste a choisi de se dérober. D’un côté la motion A comme Attrape-tout du Premier secrétaire, et qui entend le rester. De l’autre trois autres textes,  qui ne rivalisent que pour toujours plus de dépenses publiques, dans un pays qui bat les records en la matière. Donc pour que rien ne change…

Nulle trace  d’une motion qui proposerait la voie réformiste pour mieux répondre, avec l’appui des élus locaux, aux difficultés quotidiennes des plus défavorisés, à ceux qui se sentent abandonnés par l’Etat, les institutions, les politiques et vont vers le Front national ; un texte qui ferait écho à l’évolution croissante des sympathisants socialistes dont plus d’un tiers estiment « qu’il faut diminuer le rôle de l’Etat et donner aux entreprises le plus de liberté possible »; une ligne claire qui susciterait l’envie d’entreprendre et de réussir chez les jeunes comme chez les entrepreneurs ; et qui pourrait soutenir, avec enthousiasme, la volonté de réforme du gouvernement.

Que cette ligne, fût-elle minoritaire, ne soit pas proposée aux militants, signifie qu’elle a été sacrifiée sur l’autel de l’unité du Congrès pour ne pas mettre en danger la motion du Premier Secrétaire. Aux Gracques, nous le regrettons. Nous soutenons cette ligne. Parce que comme autrefois le parti socialiste italien, le PS doit avoir le courage de débatte et de se réformer. Ou bien il restera hors-champ, décourageant les meilleures bonnes volontés.

Plein champ, lui, l’exécutif devra continuer à avancer : sur l’éducation comme l’a justement entrepris Najat Belkacem ; sur l’emploi des jeunes et l’apprentissage comme l’impulsion en est redonnée par François Rebsamen ; et sur les grands sujets structurels: simplification, marché du travail , retraites , feuille de route européenne. Parce que cette voie réformiste est la voie utile au pays, la seule qui décidera de la confiance à accorder en 2017.

La clarification économique et sociale entraînera la clarification politique qui naîtra de l’élection présidentielle. Car celle-ci ne pourra être gagnée – c’est la leçon italienne et anglaise- qu’avec des soutiens venant d’au-delà de la gauche. Réformer ou tomber.

 

Les Gracques

 

 

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Manifeste

Le Manifeste des Gracques pour une Gauche moderne

UNE SOCIETE PLUS JUSTE

La gauche est la force de ceux qui sont sans force, la voix de ceux qui sont sans voix.

Elle l’est à l’échelle des nations, en prônant, au nom de ses valeurs universelles, un ordre mondial fondé sur la paix, le droit et le développement.

Elle l’est à l’échelle de chaque société, en se battant contre la fatalité qui enfermerait les plus démunis dans leur destin social. Elle lutte pour que les cartes soient sans cesse rebattues, que l’égalité des chances progresse, que la redistribution sous différentes formes corrige les inégalités de situation. En défendant d’abord les exclus, les ouvriers, les employés, les classes moyennes, elle fait avancer l’intérêt de tous : une société plus juste est aussi une société plus heureuse, plus dynamique et plus sûre.

La gauche refuse le déterminisme de la naissance, la fatalité de l’exclusion et l’immobilisme de la résignation. Elle se bat pour créer plus de richesses, économiques, sociales, culturelles. Elle se bat pour que ces richesses soient toujours mieux partagées entre les individus, entre les classes sociales, entre les générations. Elle sait que la justice n’est pas seulement ici et maintenant. Elle s’attache au long terme, à l’exigence de créer un monde meilleur pour ceux qui suivront. Voilà pourquoi elle considère la révolution environnementale comme une dimension essentielle de sa vision du monde. Elle croit dans le progrès.

Comme toutes les gauches du monde, la notre est comptable de cet espoir de justice. Mais elle ne parvient pas à le porter dans la durée. Elle n’a jamais gagné deux élections générales consécutives, comme si elle était vouée à décevoir. Les classes populaires se détournent d’elle, comme si elle était un luxe pour ceux qui ont le temps du rêve. Pourtant, la France a besoin d’une gauche qui ait l’envie de gagner, et la capacité, une fois au pouvoir, de changer la vie.

UNE POLITIQUE PLUS VRAIE

Poursuivre à toute force l’idéal de justice sociale ne signifie nullement qu’il faille refuser le réel, se mentir à soi-même et camper sur des postures qui menacent de devenir des impostures.

Par exemple, il ne suffit pas de dire que l’on accepte le marché – comment d’ailleurs pourrait-on faire autrement ? – si on le fait de manière résignée, honteuse et du même coup inefficace. La gauche doit dire clairement que l’économie de marché est une bonne chose même si les valeurs marchandes ne doivent pas tout envahir. Elle doit en comprendre la dynamique positive, celle qui permet de créer des richesses collectives et individuelles et de servir finalement la justice sociale. Il n’y a pas de contradiction entre l’économie de marché et les exigences de la redistribution. La justice sociale, c’est d’abord le refus des castes protégées et de la société des héritiers. Et c’est cela que permet la dynamique du marché, parce que, bien régulé, il est le moyen de remettre en cause les situations acquises, les privilèges et les rentes. La gauche moderne veut mettre de la redistribution partout où il y a du marché, et du marché régulé partout où il y a des rentes.

De même, il faut cesser de voir dans l’entreprise un ennemi. La gauche doit être favorable aux entrepreneurs. Elle doit reconnaître l’entreprise comme source de richesses et aussi d’intégration sociale. Le goût du risque est facteur d’innovation et de croissance. Il faut le laisser se déployer pleinement pour créer la dynamique économique dont toute la société a besoin.

Il faut aussi arrêter de se mentir sur le développement des échanges internationaux. La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est un progrès. C’est l’ouverture des échanges qui tire pour une large part la croissance mondiale. C’est elle qui a permis à des centaines de millions d’hommes et de femmes des pays en développement de sortir d’une misère honteuse pour l’humanité. La gauche moderne est hostile au discours démagogique du patriotisme économique, et à toutes les formes de protectionnisme, lequel n’a apporté au mieux que le déclin, et au pire la guerre. Elle encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes. Elle croit, en revanche, à la gouvernance des échanges mondiaux, pour garantir un jeu loyal de tous les acteurs, et la réciprocité des ouvertures. Elle milite aussi pour les stratégies fortes d’accompagnement que la mondialisation rend nécessaire dans certains secteurs de notre économie ou sur certains territoires de notre pays, afin d’empêcher que les travailleurs ne fassent les frais de cette transformation.

Enfin, la gauche doit dire que l’Etat n’est pas tout et que la société civile a un rôle essentiel à jouer dans la dynamique de progrès. Elle pense qu’une bonne société est une société dans laquelle les corps intermédiaires – associations, syndicats, collectivités locales – participent activement à la régulation. Elle considère, par exemple, qu’une révolution est nécessaire dans notre démocratie sociale pour produire des syndicats forts et majoritaires, et conférer à la négociation entre partenaires sociaux le pouvoir de créer l’essentiel du droit social, aujourd’hui accaparé par l’Etat. De même, la gauche moderne est décentralisatrice, mais une décentralisation qui s’accompagne d’une simplification des échelons de collectivités, d’un frein aux dépenses publiques locales et d’une fiscalité cohérente des territoires.

Pour se rénover, la gauche doit changer de méthode, modifier profondément son mode de pensée, ses modèles, ses méthodes d’action, sa conception de l’Etat, son rapport avec les citoyens. La gauche traditionnelle règlementait, nationalisait, taxait et dépensait. Ces leviers ne répondent plus. Pour combattre les nouvelles formes d’inégalité, de pauvreté, d’exclusion, de discrimination, de ségrégation, pour créer la mobilité sociale qui doit être l’objectif de la gauche car sans elle il n’est pas de justice, bref pour renouer avec le progrès, il faut d’autres méthodes.

Il faut récuser le « conservatisme de gauche » qui trahit finalement les intérêts des travailleurs parce qu’il est incapable de faire marcher la machine à fabriquer conjointement de la croissance économique et du progrès social. Mais il faut aussi démasquer le « modernisme de droite », qui propose de tout faire marcher à l’envers, y compris la redistribution ; de préparer l’avenir de nos enfants en accroissant le déficit ; de relancer l’économie par la consommation de ceux qui n’ont besoin de rien parce qu’ils ont déjà tout ; et de revaloriser le travail en détaxant l’héritage.

Sur la base de ces choix fondamentaux, la gauche de son temps doit affirmer ses valeurs, celles de la modernisation au service de la justice.

15 VALEURS POUR AGIR

1- La gauche moderne est démocrate, dans la tradition qui va de Rousseau au mouvement anti-totalitaire. Elle croit dans le pouvoir du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple. Il y a encore beaucoup à faire pour que notre pays excelle de ce point de vue, par exemple en matière de juste représentation des courants d’opinion dans le législatif, des travailleurs dans l’entreprise, ou des consommateurs dans les services publics. Le pouvoir du Peuple, ce n’est pas le pouvoir aux populistes. A ceux qui croient que l’on gagne en simplifiant les enjeux, en réveillant les instincts et en enflammant les passions, nous répondons que le Peuple comprend la complexité du réel. Aucune réalité n’est indicible, et seule la vérité fait durer.

 2- La gauche moderne est libérale, dans la tradition de Montesquieu ou de Spinoza. Elle refuse d’abandonner à la droite ce beau mot né à gauche. Elle croit à la légitimité de l’Etat de Droit, à l’efficacité des initiatives venues de la société civile et à la nécessité des contre-pouvoirs. Elle respecte les droits individuels. Elle estime que de nouvelles libertés sont encore à conquérir sur l’ignorance et l’oppression, pour les minorités et pour les femmes, et que beaucoup reste à faire pour établir véritablement l’Etat impartial

3- La gauche moderne est intégratrice. Elle croit en la liberté de conscience et d’opinion dans une société multiculturelle. Elle entend en même temps que soit garantie la neutralité laïque de l’espace public. La bonne intégration des communautés d’origine étrangère dans la société française ne justifie aucune exception à ce principe. En revanche, elle exige la mise en place, d’une politique «d’action affirmative » en leur faveur, aussi longtemps que nécessaire, dont la discrimination positive devra être une des facettes.

4- La gauche moderne est travailliste. Elle pense que le travail reste une valeur fondamentale pour l’intégration dans nos sociétés, comme en témoigne le sort funeste de ceux qui n’en ont pas. Elle croit que sa mission est de valoriser le travail et les travailleurs, ouvriers, employés, cadres, et de permettre l’accès de tous à un emploi. Elle sait qu’une économie dynamique n’est pas une économie qui ne détruit pas d’emplois mais une économie qui en crée davantage encore qu’elle n’en supprime. La priorité de la gauche n’est pas de défendre chaque emploi, mais de sécuriser chaque travailleur en lui permettant d’accéder à un emploi, d’en changer s’il le veut, et de ne pas avoir à redouter d’en changer s’il le doit. Elle est aussi de développer les possibilités de progression professionnelle. Elle est enfin de lutter contre les nouvelles souffrances au travail générées par le monde moderne.

5- La gauche moderne est régulatrice. Elle croit au rôle régulateur de la puissance publique et à sa mission de correction des inégalités sociales. Elle pense qu’il faut revoir le fonctionnement et les interventions d’un Etat menacé d’impuissance, et qui compromet, par ses déficits et sa dette, l’avenir de nos enfants. L’argent public est un bien rare et il le restera. Il doit être affecté aux priorités de la croissance et de la justice sociale, pas à la reconduction de l’existant ou à la satisfaction d’intérêts catégoriels. La gauche moderne croit qu’une réforme en profondeur de l’organisation de l’Etat, fondée sur l’autonomie de décision, la mobilité des personnels et leur responsabilisation, est la condition impérative d’une meilleure efficacité de la dépense publique et d’une plus grande satisfaction des consommateurs et des producteurs de services collectifs. Elle entend appliquer cette démarche à toutes les collectivités qui concourent à la mise en œuvre des politiques publiques. Elle pense enfin que de nombreuses missions de service public peuvent être exercées dans un cadre privé sous contrôle public.

6- La gauche moderne est redistributrice. Elle ne croit pas que l’accumulation de la richesse par quelques uns est la condition nécessaire du progrès de tous. Au contraire, elle pense que le combat continu pour l’égalité est socialement juste et économiquement efficace. L’égalité des chances d’abord, à travers la lutte contre la reproduction sociale à l’école. La correction des inégalités ensuite, en matière de revenu mais aussi d’accès à l’emploi, au logement, au transport, à la santé…La gauche moderne pense que ce combat ne passe pas par la hausse des impôts, mais exige de mieux redistribuer la dépense publique : c’est-à-dire de faire payer plus aux riches les services offerts à l’ensemble de la population et d’offrir davantage de service public aux populations qui en ont le plus besoin. Le service public ne doit jamais faire financer par le peuple les besoins des privilégiés; il doit être abondant pour les pauvres et productif pour tous. La gauche moderne est favorable à un impôt élevé sur les successions des foyers riches, l’égalité des chances passant nécessairement par la remise en jeu, au moins une fois par génération, des patrimoines acquis.

7-  La gauche moderne est progressiste. Elle croit que le progrès scientifique et l’innovation technologique sont toujours facteur de bien-être pour le plus grand nombre, et parfois l’occasion de remettre en cause des rentes héritées du passé. Elle croit que la compétitivité de notre économie et la capacité à générer durablement le plein emploi dépendent toujours du choix de l’innovation et de l’adaptation plutôt que de la préservation du monde d’hier. Elle pense que l’un des enjeux du combat pour l’égalité est de permettre à tous d’entrer de plein pied dans la société de la connaissance. Elle fait confiance aux chercheurs et aux scientifiques pour produire du savoir sur ce qui nuit à la santé et des avancées sur ce qui la sert. Elle veut que chacun puisse accéder aux progrès thérapeutiques comme aux soins courants.

8- La gauche moderne est le parti de l’éducation. Elle veut à la fois l’excellence académique et la démocratisation de l’accès aux connaissances. Elle refuse d’avoir à choisir entre une éducation de masse médiocre ou une éducation de haute tenue mais réservée à l’élite. La clé de voute du progrès social est dans un système éducatif de masse qui démocratise l’excellence, promeut l’accès de tous à la culture, et lutte contre la reproduction des inégalités sociales en préparant les étudiants à un marché de l’emploi exigeant et mobile. C’est à l’école d’abord, dans l’accès à la formation continue ensuite, que se rebattent les cartes du destin social. La gauche moderne milite pour la recherche de l’efficacité maximale du système éducatif et de formation, au service du combat pour l’égalité des chances.

9- La gauche moderne est pour le droit à la sûreté, qu’elle reconnaît comme un élément essentiel du contrat social. Dure contre les criminels, mais aussi dure contre les causes du crime, la gauche moderne devra s’atteler à une réforme profonde de la justice, de la police et des prisons, dont la fonction éminente de réparer la confiance collective et le tissu social mérite qu’elles soient mises à l’abri des pressions politiques ou d’une gestion médiatique. Elle veut que les Français se sentent en confiance avec la justice de leur pays, en matière civile, commerciale ou pénale.

10- La gauche moderne est écologiste. Elle veut redéfinir durablement les relations de l’homme avec la nature. Notre génération doit dépasser la simple prise de conscience des enjeux. Elle doit agir pour défendre aussi bien notre environnement immédiat et quotidien que le droit de tous les hommes aux biens essentiels que sont la qualité de l’air et l’accès à l’eau. La gauche moderne croit que le développement des sciences et des technologies sera aussi le développement de solutions innovantes au service de l’environnement. Elle soutient une action spécifique orientée vers les puissances économiques émergentes, pour qu’elles intègrent l’environnement dans leur modèle de croissance. Elle croit dans la mise en place de régulations internationales et d’une organisation mondiale de l’environnement.

11- La gauche moderne est européenne. Parce que l’Europe est le moyen de dépasser, à l’échelle du vieux continent, les égoïsmes nationaux. Et pour qu’au sein du concert des nations, une voix s’élève en faveur d’un nouvel ordre mondial de solidarité et de droit. La gauche moderne veut une Europe dont la vie démocratique permette de s’en sentir citoyen, comme on l’est de son pays. Elle veut une Europe qui agisse pour son avenir et pour la paix.

12- La gauche moderne est internationaliste. Elle croit en l’accomplissement collectif d’un Etat de Droit à l’échelle des Nations, et à l’utilité d’organisations internationales puissantes. Elle entend accomplir le vieux rêve d’un nouvel ordre international fondé sur la paix, le droit et le développement. Elle pense que le devoir d’ingérence participe du progrès des civilisations. Elle sait aussi que seule des actions globales sont de nature à répondre efficacement aux effets de la croissance sur le climat, aux migrations de masse, aux conflits régionaux, au terrorisme, à la criminalité internationale, et croit que ces actions sont possibles et doivent être entreprises sans tarder.

13- La gauche moderne est morale. Elle croit en la nécessité de l’exemplarité des classes dirigeantes tant dans le secteur privé que dans la conduite des affaires publiques. Les élites ne peuvent légitimement défendre la mobilité, l’adaptation, la fluidité et bénéficier en même temps de privilèges d’emploi ou de statut d’un autre âge. Elle est ainsi favorable à une certaine sobriété dans le train de vie de l’Etat et des hommes publics, au non-cumul des mandats, à la limitation de la durée des fonctions électives, et à l’extinction des protections d’emploi dont bénéficie la haute fonction publique. Mais elle souhaite aussi l’exemplarité de comportement, ainsi que la transparence et la réglementation des rémunérations et avantages des responsables d’entreprise. On ne fait pas de projet politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans.

14- La gauche moderne est réaliste. Elle croit en la pédagogie du changement, dans le long travail d’explication, soumis à l’exigence de rigueur et de vérité, qui permet finalement d’entraîner l’adhésion. Elle entend assurer un contrat entre les générations, qui protège les jeunes au lieu de les spolier et les encourage au lieu de les freiner.

15- La gauche moderne est transformatrice. Elle veut changer la vie en abolissant l’inacceptable à chaque fois qu’il est évitable. Elle refuse les fausses fatalités. Elle veut porter l’espoir sans semer l’illusion. Elle veut comprendre le réel et le regarder en face, pour mieux agir sur lui et aller vers l’idéal.

Liberté, égalité, fraternité : il y a un pacte séculaire entre l’exemplarité de la France et le progrès du monde, et c’est à la gauche qu’il est revenu de le nouer. Reprenons l’initiative pour défendre une société ouverte, conforme à notre idéal de justice et de progrès.

SIGNER LE MANIFESTE DES GRACQUES