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Protéger le contrat social face aux chocs économiques : Résumé des débats de l’Université d’été

Rushanara Ali, député du Labour.

Gabriel Cohn-Bendit,président fondateur des Amis d’Europe écologie.

John Evans, secrétaire général de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE.

Jean-Claude Mailly,secrétaire général de la CGT-FO.

Animateur : Marie-Laure Sauty de Chalon

Rushanara Ali

Rushanara Ali

Rushanara Ali :

Je suis élue depuis 2010 dans une circonscription (Bethnal Green) située entre la City et Canary Wharf, à proximité du village olympique. Cette circonscription est l’une des plus diverses du Royaume-Uni, mais également l’une des plus inégalitaires : la moitié des enfants vivent sous le seuil de pauvreté ; le taux de chômage est également très élevé chez les jeunes actifs. En outre, plus de 2000 familles sont menacées de se retrouver sans logement. L’aspect positif est que cette diversité est également une chance : la circonscription est entourée de richesse et d’activité économique. Cette description n’est pas juste celle de cette circonscription mais celle de tout le Royaume-Uni. Actuellement, le pays compte 3 millions de chômeurs et subit une seconde récession, après celle de 2009.

Dans ce contexte, pour le centre-gauche, la question est de savoir comment permettre la mobilité sociale, même en période de crise. Il est pour cela nécessaire de créer un Etat-providence moderne, pensé pour le XXIème siècle, qui ne conduirait pas ses bénéficiaires à être piégés dans l’assistanat. C’est pourquoi nous devons protéger les deux services publics les plus importants : la santé et l’éducation. Nous devons empêcher le gouvernement de droite d’annihiler ces institutions. Nous devons nous assurer que les réformes en cours ne vont pas nuire à ces institutions. Une autre question cruciale est de savoir comment créer une société innovante et entrepreneuriale, une nouvelle économie, dans laquelle de nouvelles formes d’innovation émergent des récessions.

Voici quelques faits. Depuis que le gouvernement conservateur est au pouvoir, l’austérité a eu des conséquences dramatiques pour les collectivités locales, avec des réductions des budgets de 20 à 25% : des coupes claires ont été réalisées dans les infrastructures, l’école, la police, la petite enfance… L’une des mesures aux conséquences les plus dramatiques a consisté à annuler un programme d’un milliard de livres, qui permettait aux jeunes d’intégrer la vie professionnelle, avec des résultats très intéressants. Des bourses universitaires ont également été annulées. Certes, la gauche reconnait que certaines mesures d’austérité sont nécessaires, mais pas les mesures d’austérité actuelles, qui n’ont même pas réduit le déficit.

Nous sommes donc face à une immense responsabilité : définir ce que doit être le centre gauche, et l’adapter au changement et à l’austérité. Pour cela nous devons prendre en compte la réalité de l’austérité, mais de façon équitable, et également agir en faveur de la croissance et l’emploi. Nous devons donc utiliser l’argent public de façon plus efficace, tout en punissant ceux qui abusent du système, faute de quoi la droite punira tout le monde au prétexte de punir certains. Nous devons aboutir à un consensus sur le rôle de la société civile (le « troisième secteur ») : celle-ci ne doit pas venir seulement en complément de l’Etat.

 

Jean-Claude Mailly :

On ne souligne jamais assez le rôle des syndicats aux niveaux européen et international. En effet beaucoup de problèmes ne peuvent être réglés qu’au niveau européen. Cela posé, explicitons les caractéristiques du contrat social en France. Trois grands facteurs émergent :

–        La structuration des relations sociales, notamment les modalités de négociation (principe de faveur ou hiérarchie des normes). Ainsi, 90% des salariés français sont couverts par des conventions collectives. C’est un élément structurant de l’histoire sociale française.

–        La place des services publics. Notre pays n’a jamais eu un vrai débat sur le rôle et les moyens du service public. C’est ainsi que certaines missions du service public ont disparu, sans qu’il y ait eu un débat démocratique.

–        L’organisation du travail. Ces dernières années les syndicats ont beaucoup travaillé sur les conditions de travail, mais peu sur l’organisation du travail. Celle-ci a évolué concomitamment à celle des entreprises, qui se caractérise par un rôle accru des actionnaires. La relation au travail s’est individualisée, y compris entre salariés. Il est donc important de travailler sur des objets concrets comme les entretiens d’évaluation, les objectifs assignés aux salariés. Cette pression accrue sur les travailleurs n’a pas de lien avec les 35h, sauf peut-être à l’hôpital ; les 35h ne sont donc pas une cause majeure de la situation actuelle. L’essentiel réside dans le changement des formes d’organisation vers davantage d’individualisation. Dans ces nouvelles formes d’organisation, les salariés sont divisés en plusieurs classes : CDI, CDD, intérim, stagiaires. En particulier les femmes sont les moins protégées. C’est donc à la fois l’emploi et le travailleur que les syndicats se doivent de protéger.

John Evans :

Nous avons besoin d’une forme de démocratie sociale plus positive que le seul libéralisme. La société actuelle se caractérise par un manque de confiance dans la classe politique ; toutefois il y a beaucoup d’attentes envers le nouveau gouvernement de François Hollande.

Durant la crise, on a imaginé la fin du modèle allemand. Mais les négociations entre patronat et syndicats ont permis de conserver l’emploi, à l’inverse de ce qui s’est fait aux Etats-Unis. La France et l’Allemagne doivent avoir des trajectoires de croissance et de productivité convergentes.

L’une des caractéristiques majeures de la crise est l’augmentation des inégalités. Celles-ci ont contribué à la bulle du crédit aux Etats-Unis. On constate d’ailleurs que ce sont les pays avec le moins d’inégalités qui ont à long terme la croissance la plus forte. En outre, les pays les plus inégalitaires sont ceux avec le moins de mobilité sociale.

Pour terminer sur un mot d’espoir, il doit y avoir un espace pour un nouveau contrat social au niveau européen. Il s’agirait d’un accord sur des pistes concrètes à creuser dans les moins qui viennent, par exemple la qualité de l’apprentissage et des stages, l’investissement dans les entreprises, la réduction des inégalités.

Jean-Gabriel Cohn-Bendit :

Je ne viens pas ici en tant qu’écologiste car l’écologie n’a que peu à dire sur le contrat social. Je souhaiterais toutefois parler de la création d’emplois par l’écologie. Des secteurs entiers de l’économie verte peuvent être créateurs d’emplois. Mais d’autres peuvent aussi être destructeurs d’emploi. L’emploi n’est pas un but ultime, il n’est pas prioritaire sur les enjeux écologiques. Ainsi l’automobile ne ressemblera plus jamais à ce qu’elle a été durant les Trente Glorieuses. Les créations d’emploi seront locales, dans l’éolien, le solaire, le bâtiment… Mais les emplois écologiques ne pourront pas remplacer tous les emplois actuels.

Concernant l’énergie nucléaire, on peut tout à fait être écologique et considérer que le nucléaire est nécessaire pour lutter contre le réchauffement climatique. Toutefois, la part en France de l’électricité d’origine nucléaire est excessive : avec 58 réacteurs en France pour 65 millions d’habitants, cela correspondrait à 1300 réacteurs en Chine, ce que personne n’envisage !

Jean-Claude Mailly :

Le nucléaire doit rester dans le domaine public d’une part car il s’agit d’une énergie particulière, d’autre part car les salariés des sous-traitants doivent avoir les mêmes garanties que ceux des donneurs d’ordres. De plus, assurer la sécurité des salariés et sous-traitants, c’est également assurer la sécurité des populations.

Concernant les créations et destructions d’emploi, en France doit exister une vraie stratégie prévisionnelle : les chefs d’entreprises ne peuvent plus refuser, comme le font certains, de dévoiler la stratégie de leur entreprise et sa trajectoire en matière d’emploi.

John Evans :

A Rio, quatre cent syndicalistes essayaient d’encourager le changement. Globalement, comme il ne peut être question d’accepter des emplois de mauvaise qualité ou polluants, il n’y a pas de contradiction entre écologie et social. Ainsi, suite à la crise, les emplois devront être de meilleure qualité. Un rappel : lors du somment de Pittsburgh, le slogan était «  jobs, green jobs, good jobs ».

Rushanara Ali :

D’où viennent les emplois, les investissements ? Les banques prêtent-elles aux petits entrepreneurs et aux innovateurs ? Dans ma circonscription, je constate au quotidien que si l’on peut donner du travail aux diplômés, on sort des familles entières de la pauvreté.

Jean-Gabriel Cohn-Bendit :

C’est pourquoi l’éducation est fondamentale. Une refondation du système éducatif est nécessaire. Les professeurs en ZEP n’ont pas besoin de primes, mais ont besoin qu’on les laisse enseigner et innover.

Après 1968, l’échelle des salaires devait être de 1 à 7 selon les syndicats, de 1 à 12 selon le patronat. On en est actuellement à 1 pour 200 ! Ce type d’écart n’est pas viable, on se dirige vers une crise de confiance où triompheront les populismes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche.

Jean-Claude Mailly :

La confiance ne se décrète pas, elle se constate a posteriori, c’est l’expérience qui permet de la constater. Ainsi, lorsqu’un accord est signé, il est primordial de s’assurer qu’il est respecté par les deux parties. Par exemple, la rupture conventionnelle est dévoyée dans de nombreuses entreprises. Enfin, il ne faut pas avoir peur du débat. Par exemple, tous les transferts de souverainetés européens n’ont pas été l’occasion de débats.