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Edito

Les 35 heures: réforme ou calculs politiques?

La CGT, la CFDT et le MEDEF ont, au cours des derniers mois, fait plus progresser le dialogue social que ce n’avait été le cas depuis des décennies. La position commune sur la représentativité, les avancées sur le contrat de travail ont tracé la voie d’une évolution vers un syndicalisme ferme sur ses convictions, défendant efficacement les intérêts de ses mandants, et passant des accords avec un patronat modernisateur. Bernard Thibault, François Chérèque, Laurence Parisot ont démontré qu’il est possible de bouger sans se renier, et que la légende tenace de l’impossibilité de réformer en France était sans fondement.

Le tout s’est fait, de surcroît, dans le cadre d’un dialogue intelligent avec les pouvoirs publics : fixation de calendriers de négociation, place laissée au temps qu’elle requiert, et, croyait-on, consécration législative des résultats de la négociation. Xavier Bertrand était entrain d’y gagner ses galons d’homme politique de talent, clair sur ses objectifs et habile à la manœuvre.

Trop beau. En moins d’une semaine, tout ceci est sérieusement remis en cause. Résumé du film : une déclaration de Patrick Devedjian sur la nécessité de casser définitivement les 35 heures, une reprise de ballon de Xavier Bertrand pour expliquer que c’est inutile (jusque là, tout va bien), et, stupéfaction, la mise à l’ordre du jour d’un prochain conseil des ministres d’un texte qui, sur la durée du travail, va beaucoup plus loin que ce sur quoi s’étaient mis d’accord le patronat et les grandes confédérations dans la position commune.

Bilan : triomphe de ces grandes forces de progrès, sur lesquelles on peut compter pour faire avancer la réforme dans le pays, que sont FO et la CFTC, qui clament à qui veut l’entendre qu’elles ont bien fait de ne pas signer la position commune ; déstabilisation de François Chérèque qui avait été l’artisan tenace du retour de la CGT à la table de négociations ; porte-à-faux pour Bernard Thibault ; situation délicate pour Laurence Parisot, qui trouve jeté sur la table un texte plus favorable aux intérêts patronaux que celui de la position commune, mais ne peut l’accepter sans risquer que s’effrite la confiance qu’elle avait commencé d’obtenir des grandes confédérations.

Du côté politique, victoire du désir de paraître sur la volonté de progresser, quelques miettes pour une supposée base politique trouvant que le gouvernement manquait de fermeté, et, dans quelques mois peut-être, prise de conscience qu’il aura gâché une occasion unique de pouvoir revendiquer, après qu’il aurait été obtenu dans la discrétion, les mérites d’un succès de grande ampleur : avoir rendu possible l’émergence d’un dialogue social moderne en France.

Tout n’est pas tout à fait perdu pour autant. Il reste encore une ou deux semaines avant que le texte ne soit sur la table du conseil des ministres, et Xavier Bertrand a laissé entendre qu’il était ouvert à une forme de discussion. Mais ce calendrier est bien court, et la CGT comme la CFDT peuvent légitimement ne pas avoir envie de se prêter à un exercice qui repose sur l’affirmation tellement française, et tellement archaïque, de la suprématie du Politique sur le dialogue social.

Ou faut-il plutôt parler du triomphe des calculs politiques à courte vue sur le vrai choix de société qu’est l’encouragement réel, actif à un dialogue social responsable, sans lequel aucune politique de réforme ne peut réussir durablement ?