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Economie

L’Emprunt pour Rien

A défaut de convaincre les économistes, le grand emprunt est déjà devenu la coqueluche des humoristes : c’est le premier emprunt public dont le pouvoir essaye de faire croire qu’il diminuera la dette. En convoquant deux anciens premiers ministres pour donner du contenu à son projet, Nicolas Sarkozy tente un coup politique. Il y a peu de chance que cela suffise à donner du sens à ce qui n’en avait manifestement pas : pas d’indication sur le montant, pas de proposition d’emploi pour cette ressource supplémentaire, pas de raison de la distinguer des milliards qu’emprunte tous les mois l’Etat français.

Revenons donc à l’essentiel : la dette publique.

La gravité de la crise a conduit la plupart des Etats à laisser dériver le déficit et la dette publics. Mais ils ne l’ont pas tous fait de la même manière. Les « stabilisateurs automatiques » ont joué partout ; mais un peu plus en France car la protection sociale y est heureusement plus développée. A cela, s’ajoutent les trains de mesures hebdomadaires d’un gouvernement qui n’a qu’une réponse à apporter à la crise, digne de Desproges plus que de Descartes : « je dépense donc je suis. » D’où un recul du PIB un peu inférieur à ce qu’on aurait pu attendre, et c’est tant mieux. Le déficit et la dette atteignent néanmoins un niveau que les deux derniers siècles n’ont jamais connu en temps de paix : 8% du PIB pour le déficit et bientôt 100% du PIB pour la dette. Si une telle dérive n’est pas singulière, la situation française est plus grave à deux titres.

D’abord, le déficit est plus structurel : nous vivons dans le rouge depuis des décennies. Parmi les pays de l’OCDE, nous sommes les champions des « mauvais déficits » et nous n’avons rien fait pour les corriger. Après les dépenses de l’Etat, ce sont celles des collectivités territoriales et, de plus en plus, celle de la protection sociale que nous renvoyons à nos enfants. Mais il y a plus grave encore, car chez nous , le niveau des prélèvements obligatoires étant plus élevé ,le déficit est plus important en proportion de la masse taxée ; 8% de déficit quand les prélèvements représentent 45% du PIB ,cela équivaut une impasse de 15% du revenu national après impôt !Et une dette publique de 100% du PIB ne se rembourse alors qu’en confisquant pendant deux ans l’intégralité des revenus qui restent après impôt, la moitié pendant quatre ans ,ou le dixième  pendant 25 ans etc…

Encore cette dette est elle aujourd’hui assortie d’un taux d’intérêt historiquement bas. Mais cela ne durera pas, parce que les énormes masses monétaires injectées pour combattre la crise génèreront bientôt des anticipations d’inflation différentes ; parce que les investisseurs reviendront sur les actifs privés et commenceront à se méfier des Etats. Quand les taux ne bougeraient que de 3%, le déficit augmenterait du montant de l’impôt sur le revenu, et resterait à 7 ou 8% même si les dépenses exceptionnelles pour faire face à la crise étaient rapportées. C’est la trappe du surendettement. Oui, la Cour des Comptes a raison de souligner que nous sommes entraînés dans une spirale incontrôlable de la dette. Et puisque le premier ministre n’exagérait qu’à peine en déclarant il y a un an l’Etat « en faillite », est il bien raisonnable de s’endetter plus ?

Un « grand emprunt » ? L’Etat emprunte déjà plus de 20 milliards d’euros par mois ; passer à 30 milliards d’euros ou plus ne fait qu’accroître les risques de financement.

Emprunter « auprès des français » ? Mais ils prêtent déjà massivement à l’Etat, à travers leurs contrats d’assurance vie ; un emprunt direct auprès des particuliers, dicté par des motifs purement politiques, ne fera que coûter plus cher ;

Emprunter pour « illustrer la confiance » des épargnants? Ce sera au contraire  envoyer prématurément le désastreux signal d’une difficulté de financement des pouvoirs publics, prêts à se financer à un coût notablement supérieur au prix de marché.

Emprunter « pour dépenser mieux » ? C’est ce que l’on promet depuis toujours chaque fois qu’il s’agit de dépenser plus. Mais qu’en est-il des tombereaux d’argent public  dépensés et empruntés depuis trois décennies? Des quinze milliards qui chaque année financent par emprunt le paquet fiscal ? De ceux qui paieront la baisse de la TVA sur la restauration ? Le choix de ces déficits-là n’a aucune justification économique. Plutôt que d’emprunter toujours plus, on ferait mieux d’arrêter de dépenser pour rien. L’argent manque pour l’éducation, la recherche, les nouvelles technologies, c’est vrai. Mais c’est parce que l’Etat gère mal et ne se réforme pas. Il devrait d’abord balayer devant sa porte plutôt que d’accroître le gaspillage de l’argent public.

Non, vraiment, le grand emprunt ne rapportera rien, tirons en les conséquences : mieux vaudrait, comme cela est proposé par une partie de la majorité, rendre cet emprunt obligatoire et progressif. Rémunéré au taux de l’inflation, ce serait une ressource peu coûteuse. Quant à son utilisation, plutôt que de gaspiller encore, il vaudrait mieux que les fonds collectés servent à restructurer la dette existante en en réduisant le coût et en en allongeant la maturité ; c’est à ces deux conditions que « l’emprunt » pourra, marginalement, contribuer au seul objectif qui vaille : restaurer la solvabilité de l’Etat, qui est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

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Edito

Yes, We Can Try

Edito paru dans Le Point

Dans toute l’Europe, la gauche de gouvernement recule, généralement usée par le pouvoir

Il y a 20 ans, elle n’avait pas su tirer parti de la défaite historique du Communisme pour s’imposer à l’ Est de l’Europe : le libéralisme intégriste a ainsi pu s’engouffrer dans la brèche. Aujourd’hui, l’effondrement sur lui-même du capitalisme dérégulé aurait dû sonner l’heure de la revanche. Même pas. L’essoufflement du modèle social-démocrate accompagne le désenchantement d’Europe : moins d’un Européen sur deux a voté aux élections européennes.

En France, le PS n’a pas eu besoin d’être au pouvoir pour s’user lui-même.

Sur tous les grands enjeux actuels, qu’a dit le parti socialiste français ? Sur la régulation du capitalisme mondial, sur l’avènement de l’Asie, sur les nouvelles formes de travail, sur les inégalités générationnelles, sur la promotion de la diversité, sur la concurrence contre les monopoles, sur les voies du désendettement, sur le triomphe des corporatismes, sur la lutte contre la grande pauvreté et l’écrasement des classes moyennes, sur le vieillissement de notre population, sur la réforme de l’Etat, sur le monde vu par Obama… Relisons le discours du Caire et comparons-le à ce que nous entendons ici ! On ne demandait même pas au PS d’avoir un programme, mais une parole, des valeurs, une compréhension du monde réel, un chemin de transformation de la société. Rien de tout cela n’est audible.

Faisons simple : pour gagner en politique, il faut réunir trois atouts : un projet, un leader, des alliés. Aujourd’hui, l’UMP dispose des deux premiers et pense donc pouvoir se passer des troisièmes. Que manque-t-il à la gauche pour rassembler les trois ?

Ayant perdu les classes populaires depuis longtemps et jamais représenté les exclus, le PS ne gagne, hors de ses fiefs historiques, que quand il mobilise le centre gauche, les « libéraux libertaires », les écologistes, la deuxième gauche, les classes moyennes, les « bobos »,… C’est le modèle Delanoë à Paris et Collomb à Lyon. Il perd quand il abandonne la vision des syndicats réformistes au profit d’un discours frileux de résistance et  de protection des acquis. Il ne parle alors qu’à ces 15% de l’électorat, pour qui la protection du statut passe avant le reste. Comme la gauche est forcée de les décevoir quand elle arrive au pouvoir, c’est par une sagesse populaire immanente qu’elle n’y arrive pas.

Et pourtant, les élections successives expriment les tâtonnements d’un bloc de centre gauche à vocation clairement majoritaire. Il est volatile, se tourne un jour vers le PS, un autre vers Francois Bayrou, aujourd’hui vers les écologistes. Peu importent ses choix d’un jour : il n’est pas plus demandeur de la sortie du nucléaire quand il vote Cohn Bendit, que de l’antisarkozysme, quand il choisit le Modem. Il est aussi sensible à l’ouverture, à travers des figures comme celle de Bernard Kouchner. Cet électorat-là attend autre chose que le ni/ni :un discours neuf de transformation sociale et de  solidarité – y compris entre générations – un langage ancré dans le réel.

Qu’est ce qui les a séduits aux élections européennes ? Que les Verts n’aient pas parlé que de politique intérieure. Mais d’Europe, de morale publique et de responsabilité vis à vis des générations futures : joli paradoxe au passage  que ce soit le représentant le plus emblématique de la génération de 68, celle qui a creusé la dette, dépensé et joui sans entraves, qui s’interroge sur le monde que nous transmettrons à nos enfants ; et qui appelle à la modération pour limiter les deux pollutions essentielles que nous laissons aux générations suivantes : la couche d’ozone et la dette publique.

Des alliés ? Potentiellement, il y en a. Un leader ? Il ou elle viendra, ou reviendra, ou pas ; ce n’est pas de notre ressort. Reste le projet. Ce projet, nous devons tous nous y atteler : les briques de la maison commune viendront d’horizons divers et la société civile doit jouer son rôle d’aiguillon exigeant pour les professionnels de la politique. Nous essaierons d’y prendre notre part. Cela passait par la rédaction d’un manifeste démocrate, social et européen: il a été publié (www.lesgracques.fr).  Cela passait par le rassemblement de ceux qui pouvaient nous aider à penser : cela a été fait, avec l’organisation d’universités ouvertes. Leurs deux premières éditions autour d’Anthony Giddens, Marcel Gauchet, François Chérèque, Michel Rocard, Peter Mandelson, Jorge Semprun, François Hollande, Erik Orsenna, Walter Veltroni, Daniel Cohen, Benoît Hamon, Jacques Attali, et tant d’autres qui l’ont permis, en attendant la troisième édition, cet automne. Cela passait par un rapprochement avec les autres think-tanks européens progressistes: nous les avons réunis pour la première fois à Paris en août dernier. Cela passait par des interventions sur les sujets d’actualité : dans Le Monde, sous le titre « La Bourse ou la vie, le chantage des marchés » , nous avons ainsi formulé cinq propositions sur la crise financière inédites à l’époque : quatre d’entre elles ont été retenues au G20 – nous n’avions pas trop mal visé.

Nous allons donc continuer, en lien avec tous ceux qui partagent l’envie de moderniser la gauche.  Avec l’objectif d’avancer progressivement un ensemble de valeurs, de propositions, de méthodes dont nous verrons bien qui s’en inspirera et qui prendra ses distances. Le refus des réformes en leur opposant des discours incantatoire étant l’alibi de ceux qui ne pensent pas, ce ne sera pas le nôtre. Soyons libres dans nos têtes, sans agenda caché. Nous sommes pour un Etat qui assure les solidarités et régule l’économie tout en optimisant la création de richesse. Nous sommes pour une vision équilibrée et pragmatique des rapports entre monde public et monde privé. Nous sommes persuadés que les Français veulent rester dans le peloton de tête des grands pays mais pas au prix d’un déni de ce qu’ils sont ; et que dans une perspective de sortie de crise, ils aspireront à retrouver les pratiques démocratiques normales d’un Etat transparent, modeste et efficace.

C’est pourquoi notre projet n’est pas de statu quo mais d’adaptation et de mouvement ; un projet qui privilégie le long terme et préserve les solidarités intergénérationnelles. Un projet européen, de gauche, progressiste, de transformation sociale, de justice. Et qui plus est, un projet moral. Yes, we can try, ….

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Economie

“Il faut rompre le pacte faustien passé avec le marché”

Une voix douce. Derrière le tohu-bohu médiatique dominé par les faux prophètes dont le seul atout est de parler plus fort que les autres, il y a des points de vue solides, originaux et surtout enrichis et validés par l’expérience. Comme celui de Jean-Baptiste de Foucauld. L’approche de la crise et de ses conséquences par ce haut fonctionnaire engagé de longue date dans le social, d’abord aux côtés de Jacques Delors, sonne de prime abord comme le rappel à l’ordre d’un moraliste. Mais le “moine fonctionnaire” n’en appelle pas, loin s’en faut, à une “société triste”. Lucide, il sait rendre son discours exigeant, sympathique et entraînant: “La panne de sens, voila la question. »

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Jean-Baptiste de Foucauld paru dans le Nouvel Economiste ici.

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Politique

Primaires ou supérieures ?

Les plus anciens se souviennent de la célèbre réplique d’Alain Peyrefitte, à qui Georges Marchais reprochait naguère de faire de l’anticommunisme primaire : « Eh bien, M. Marchais, faites du communisme supérieur et je ferai de l’anticommunisme supérieur ! »…

On est quelquefois pris de l’envie de répondre la même chose à ceux des socialistes qui, depuis la débâcle des élections européennes, ont fait du thème des élections primaires l’alpha et l’oméga du redressement du Parti socialiste. Le P.S. souffre certes aujourd’hui de l’absence d’un leader, sinon incontesté, du moins en situation de l’emporter. Il souffre surtout de l’absence d’un projet capable d’entraîner l’adhésion des Français par la pertinence des réponses qu’il propose aux problèmes du pays.

On nous dira : dans le système de la Vè République, l’un ne va pas sans l’autre. Ce n’est pas faux : un projet, porté par un candidat. À la fin des années 80, quand Michel Rocard disputait le leadership du P.S. à François Mitterrand, c’était bien deux projets de société, deux visions différentes du socialisme et de l’action publique, qui s’opposaient. L’âpreté de la confrontation n’a pas affaibli le P.S., elle l’a plutôt renforcé.

Mais aujourd’hui, on peine à distinguer les projets différents qui permettraient de choisir entre les prétendants. Il y a ceux qui brandissent leur extrait de naissance pour revendiquer le tour de leur génération. Ceux qui mettent en avant leurs états de service d’ancien (Premier ministre, Premier secrétaire, candidate), mus par le secret espoir qu’en dépit de l’aspiration des électeurs au renouvellement, leur expérience leur serve de piédestal. Ceux, chaque jour plus nombreux, qui pensent qu’au pays des aveugles… pourquoi pas moi ? Rien de tout cela, naturellement, ne suffit à incarner un projet.

La comparaison avec l’exemple italien ou américain, abondamment mis en avant par les tenants du projet des primaires, souffre d’un sérieux handicap : dans les deux cas précités, le parti démocrate était dominant à gauche, et il s‘agissait essentiellement d’agglomérer à sa démarche des électeurs indéterminés ou abstentionnistes. En France, la situation est sensiblement différente. Le P.S. n’est plus la force dominante de la gauche, même s’il demeure la formation la plus importante. S’il y a de nombreux abstentionnistes de gauche, il y aussi une proportion substantielle d’électeurs dont la préférence partisane va à un autre parti que le P.S. : quel sens prendrait leur participation à des primaires pour choisir le candidat socialiste si, au premier tour, ils continuent à voter pour le candidat de leur premier mouvement ? On sait, dans le système américain, que certains électeurs républicains peuvent aller voter aux primaires démocrates pour favoriser le candidat qui leur paraissait le moins susceptible de l’emporter1.

Et puis, pour plagier Anne Roumanoff, « on ne nous dit pas tout »… Les promoteurs du système des primaires conviennent que ce processus reviendra à choisir un projet en même temps qu’un candidat. Que restera-t-il, alors, du rôle traditionnel des partis politiques : élaborer un projet et désigner un candidat ? Le rapport d’Arnaud Montebourg à Martine Aubry tente de camoufler leur disparition programmée en disant qu’ils auront l’éminente responsabilité d’organiser les scrutins et tenir les bureaux de vote de ces élections primaires…

On peut considérer que les partis politiques, tels que la République les a progressivement façonnés pour « concourir à l’expression du suffrage », ont fait leur temps. Que la démocratie d’opinion les a rendus obsolètes. Qu’il faut passer à autre chose. Mais alors, l’honnêteté élémentaire commande d’afficher la couleur. Michel Rocard avait coutume de dire que, dans toute société humaine, on n’a jusqu’ici observé que trois façons d’organiser la dévolution du pouvoir : à travers les armées, les églises ou les partis. Et que les partis sont, comme la démocratie, le pire des systèmes après tous les autres… Il faut aujourd’hui y ajouter les médias. Est-ce une raison suffisante pour s’y soumettre ?

En commençant par les primaires destinées à sélectionner des candidats, on court le risque considérable de faire l’impasse sur le projet. Nous proposons au contraire de commencer par organiser des conventions ouvertes, auxquelles prendraient part tous ceux qui le souhaitent, encartés ou non dans une formation politique, et qui permettraient, sur les sujets majeurs : l’économie et la redistribution, le développement durable, la protection sociale, le rôle de l’Etat et des collectivités locales, la formation, la mondialisation…, de dégager des idées-forces et l’armature d’un projet de société. Au cours de ce processus, au demeurant, les postulants auraient l’occasion de s’exprimer, de faire connaître leur point de vue, de dégager la cohérence de leur projet. Dans un deuxième temps seulement, tous ceux qui auraient participé à cette élaboration collective seraient appelés, éclairés et informés, à participer au choix du candidat ou de la candidate le mieux à même de porter ce projet et de l’emporter.

Est-ce un vœu pieux que de vouloir faire de la politique supérieure avant de s’engager dans les primaires ?

Les Gracques 

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 Et si cette démarche (« traverser la frontière », dans le jargon des primaires américaines) n’a pas joué contre Barack Obama, elle s’est avéré payante, dans d’autres occasions, contre John Kerry ou, longtemps avant, contre George McGovern…
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Sciences

Université/Recherche : la réforme trahie par la parole?

La crise économique mondiale creuse les fractures sociales et exacerbe les fragilités territoriales. Elle ne doit pas pour autant servir de prétexte pour reporter à des jours meilleurs les principales réformes dont notre pays a besoin afin de préparer son avenir et notamment celui des jeunes générations qui cherchent des motifs d’espérer.

Les débuts de la réforme engagée à l’Université avaient été plutôt prometteurs. La loi avait rapidement ouvert aux universités des marges de manœuvre susceptibles de leur permettre de développer des projets fédérateurs et d‘utiliser au mieux leurs ressources. Des moyens supplémentaires étaient promis aux universités qui accepteraient de se regrouper pour atteindre la taille critique de crédibilité et de visibilité scientifique internationale, en surmontant le morcellement des disciplines et l’émiettement géographique des établissements actuels. Parallèlement, une réforme de la gouvernance et de l’organisation interne des grands établissements nationaux de recherche était lancée, parfois en s’appuyant de façon éclairée sur une évaluation externe indépendante et internationale, comme à l’Inserm avec le rapport Zerhouni. Une dynamique de mouvement et d’adaptation commençait ainsi à se dessiner.

Et pourtant, en ce début de printemps 2009, l’ensemble de ce processus paraît se déliter sous nos yeux. Le décret sur les enseignants-chercheurs, à l’origine d’une mobilisation massive de la communauté académique, a dû être profondément remanié pour tenter de calmer la fronde. Il a cristallisé un front du refus où la fraction de la communauté académique la plus ouverte au changement, aux projets inter-disciplinaires, aux coopérations, à l’évaluation intégrant une part d’objectifs, a fait cause commune avec les éléments plus conservateurs, attachés aux dessins actuels des territoires, à la gestion purement corporative des carrières, et à une évaluation  complètement déconnectée des structures universitaires ou tierces où évoluent les chercheurs.

Pire même, le rejet vigoureux de la réforme du statut des enseignants-chercheurs menace par contrecoup de remettre en cause les acquis de la réforme des universités, car tous ceux qui estiment ne pas pouvoir se fier à un pair, le président d’université élu, pour contribuer à la prise de décision sur l’évaluation et la gestion de la carrière, ne lui font pas davantage confiance pour exercer de plus larges pouvoirs sur l’allocation des ressources, les partenariats ou a fortiori une certaine marge d’adaptation des enseignements.

Les soubresauts des derniers mois risquent d’hypothéquer durablement toute perspective de réforme significative pour les prochaines années, où les trains n’attendront pas.

Ni le manque de vision stratégique, ni l’insuffisance de ressources, ni la carence d’un ministre en charge du dossier ne peuvent être invoqués de façon convaincante pour expliquer le risque majeur d’échec qui pointe. Le choix de certains paramètres du projet était assurément discutable, en particulier l’idée de pénaliser les enseignants-chercheurs les moins bien évalués en augmentant leurs obligations horaires au titre de l’enseignement, bien peu valorisante pour l’activité pédagogique et guère séduisante pour les étudiants ! Mais l’essentiel n’est pas là…

Deux facteurs clefs ont fait basculer dans l’opposition à la réforme une large majorité d’enseignants du supérieur et de chercheurs : un souci insuffisant des modalités de mise en œuvre, qui a semé le trouble ; une parole à tout le moins malheureuse, si ce n’est provocante.

C’est une chose que de décider de donner de l’autonomie à des universités, et du pouvoir à leurs présidents. C’en est une autre que de créer des mécanismes d’exercice de cette autonomie et de ce pouvoir qui soient compris, reconnus, et considérés comme légitimes. Dans beaucoup de pays, quels que soient les textes, ce sont des décennies de pratique qui permettent à des universités de choisir leurs priorités, entre disciplines, entre équipes, et entre enseignants et chercheurs dans des conditions que tous acceptent. Cette pratique est le plus souvent très structurée, parfois très formalisée, parfois moins. Mais elle repose sur un fondement solide : la légitimité des décisions, dans un univers de compétences, ne se décrète pas : elle se construit.

Rien de tel en France. Ce qui existe aujourd’hui est un monde de l’enseignement supérieur et de la recherche divisé. Il est marqué par la primauté, pour la formation, des grandes écoles, et pour la recherche, des grands instituts. Les Universités elles-mêmes sont, derrière la trompeuse uniformité des statuts, d’une grande hétérogénéité de moyens, d’orientations, de qualité. La situation y varie profondément selon les disciplines – sciences humaines et sociales contre sciences dures, droit, médecine. Le plus souvent, cependant, il est caractérisé par une gestion largement corporative et mandarinale des postes et des promotions, encadrée par des textes uniformes et contraignants, et une répartition qui a longtemps été aussi mécanique que possible des crédits entre disciplines pour éviter d’avoir à choisir et à assumer ses choix. Bref, rien qui puisse suffire comme base pour la nouvelle autonomie ou l’exercice des nouveaux pouvoirs, rien qui construise un socle légitime à l’exercice du pouvoir de décision.

Le projet de décret rendait enseignants et chercheurs plus visiblement dépendants de décisions dont rien ne permettait de prédire comment elles seraient prises. Rien n’avait en effet été prévu pour inciter ceux qui auraient à les prendre à adopter des processus de décision qui puissent être reconnus comme légitimes par ceux qu’elles toucheraient. A soi seul, ce défaut, sérieux, n’aurait sans doute pas suffi à entraîner le rejet massif que le texte a suscité.

Ce qui a cristallisé l’opposition, c’est d’abord le maniement mal contrôlé d’un outil crucial de toute conduite de changement, la parole. Le magistère de la parole est un ingrédient-clé de tout processus de réforme. Pour servir au mieux une ambition réformatrice, la parole doit à la fois clairement fixer le cap, remettre en perspective les enjeux, inviter sans ambiguïté aux changements nécessaires de pratiques et de comportements, mais en même temps se garder de toute dévalorisation des professions ou métiers concernés, a fortiori de toute stigmatisation, et éviter de tomber dans le piège de l’amalgame. Le réformateur le plus audacieux sur le fond doit savoir doser à tout moment le registre de la parole au service de son ambition.

C’est ce qui a le plus pêché en l’espèce par moments dans les derniers mois, et jusqu’au sommet de l’Etat. Si les quelques piques ironiques sur l’improductivité présumée des chercheurs français pouvaient aisément émoustiller des auditoires acquis d’avance, elles ont eu très vite un impact dévastateur sur le cours de la réforme, en ulcérant ceux-là même qui pouvaient et devaient être convaincus et devenir au sein de la communauté scientifique des acteurs du renouveau indispensable.

Mais la réforme a aussi été torpillée de l’intérieur par une conception de la gouvernance qui s’accommode fort mal des contre-pouvoirs. C’est une chose de vouloir qu’il y ait un patron, c’en est une autre que de refuser d’asseoir son autorité et sa légitimité sur un processus organisé de discussion et de contrôle.

Souhaitons que d’autres réformes ne connaissent pas un sort analogue. A commencer dans le proche avenir par la réforme de l’hôpital qui, couplée avec la réorganisation territoriale des services en charge de la santé, recèle des germes de progrès pour l’efficience de la gestion hospitalière et pour la qualité comme l’homogénéité du service aux patients. Ici comme partout où l’avenir du pays est en jeu, le volontarisme du projet ne doit pas être trahi par les débordements de la parole, qui procèdent souvent de préjugés et produisent toujours de la régression.

Les Gracques

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Europe

G20

Ne boudons pas notre plaisir : la réussite du G20 est une bonne nouvelle. D’abord par sa composition : il était temps d’expérimenter une forme de gouvernance mondiale qui reflète l’état du monde actuel. Ensuite parce que le fait de se voir et de se revoir est le meilleur antidote à la tentation qui monte du repli sur soi. Egalement, bien sûr, parce que la célébration de ce succès enraye, pour la première fois depuis des mois et des mois, la spirale de défiance dans laquelle le monde s’enfonçait. Espérons que cette embellie de l’opinion ne sera pas trop fugace. Enfin parce que le sommet a véritablement abouti à quelques progrès significatifs

Nous avions plaidé il y a quelques mois, sous le titre « la bourse ou la vie », pour des mesures renforçant sensiblement les moyens d’intervention du FMI, pour des contrôles sur les hedge funds, pour des règles du jeu applicables aux rémunérations des traders, pour une régulation des agences de notation. Tous ces thèmes figurent dans le communiqué du 2 avril, et nous applaudissons des deux mains. Bien sûr, le débat est ouvert, et continuera, sur le détail des mesures, sur la manière dont elles peuvent être mises en œuvre. Un mouvement est lancé, il va dans la bonne direction et il était utopique d’imaginer que l’on puisse aller plus loin à ce stade.

Est-ce à dire que ces nouvelles règles permettront d’éloigner le spectre de la dépression ou de réduire la durée et la profondeur de la récession ? Non. Du moins, si ces intentions se concrétisent, pourraient-elles permettre de commencer à assainir certains des domaines les plus malsains de la finance de marché telle qu’elle s’est développée au cours des deux dernières décennies.

Que penser du débat sur les politiques de relance économique ? Les moyens additionnels dont disposeront le FMI et les banques multilatérales de développement, vis-à-vis de pays, souvent émergents, en grande difficulté,en particulier en Europe centrale, sont une partie de la solution,: IMF is back, et c’est une bonne nouvelle. Pour le reste, rien de plus que l’addition des dispositifs déjà annoncés au niveau national. L’administration américaine avait plaidé pour un engagement plus massif des européens. C’est ignorer le rôle dans nos pays des stabilisateurs automatiques : attendons de voir l’état de nos finances sociales dans un proche avenir pour mesurer la contribution du welfare state à la reprise. Les américains n’ont pas été suivis, tant mieux : il y a quelque chose de parfaitement irresponsable à ignorer que l’accumulation insensée des déficits publics fait d’ores et déjà partie des problèmes financiers du proche avenir. La réticence des allemands et la prudence française ont été pour nous européens un garde fou utile.

En bref, les politiques macro-économiques continuent sans surprise d’être pour l’essentiel menées dans un cadre national, et la coordination des politiques micro-économiques au sein de l’Union européenne n’est toujours pas couronnée de succès. Néanmoins, on peut se féliciter de  la résurrection du couple franco-allemand qui a su, face à l’attentisme  anglo-saxon,  faire front commun et commencer à définir ce que pourrait être un capitalisme capable de discipliner la finance.

Entre les lignes se sont aussi glissées quelques vraies nouveautés, dont il est trop tôt pour savoir quelle sera la portée réelle, par exemple sur la croissance verte. Mais deux d’entre elles méritent d’ores et déjà d’être signalées. La plus importante est celle concernant la possibilité pour le FMI d’emprunter, emprunt qui pourrait être libellé en DTS (même si le communiqué ne le dit pas explicitement) : écho assourdi de l’idée fracassante émise par les Chinois d’en faire la nouvelle, ou à tout le moins, une nouvelle monnaie de réserve internationale. Si tel devait être le cas, ce serait un changement capital, au cœur même des questions structurelles des équilibres macro-économiques et financiers du monde. La seconde est le regain très bienvenu du rôle attribué aux institutions multilatérales : le FMI, les banques multilatérales de développement, l’OMC, mais aussi l’OIT, à laquelle le communiqué donne un rôle nouveau de suivi, et le nouveau Conseil de stabilité financière, qui prend la suite du Forum de stabilité financière, et en renforce les attributions et la légitimité.

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Europe

Institutions européennes: la détestable exception française

Qu’y a-t-il de commun entre l’UMP Alain Lamassoure, les socialistes Olivier Duhamel, Gilles Savary ou Catherine Guy-Quint ou le centriste Jean-Louis Bourlanges ? Tous ont été des parlementaires européens actifs et respectés, qui ont fait honneur à leur pays et à leur mandat. Tous ont été, soit il y a cinq ans, soit cette année, écartés par leurs formations politiques respectives du renouvellement de leur mandat.

C’est une caractéristique des partis français, toutes tendances confondues, à sur-représenter, sur leurs listes de candidats aux élections européennes, des apparatchiks sans ancrage électoral ou des recalés du suffrage universel, comme un lot de consolation ou comme les nominations au Conseil économique et social. Même s’il faut saluer, à droite comme à gauche, d’heureuses exceptions.

L’apprentissage des mécanismes complexes de la démocratie européenne, alliant choix politiques et défense des intérêts nationaux au sein même des groupes parlementaires, nécessite de l’expérience et de l’expertise. Il faut des mois, voire des années, pour qu’un député européen acquière cette maîtrise et soit reconnu par ses pairs. Nos amis du SPD investissent en général leurs députés européens pour trois mandats : un pour apprendre, un pour comprendre, un pour transmettre. Les partis français, toutes tendances confondues, n’hésitent pas à réinvestir des sortants qui ont été des champions de l’absentéisme parlementaire. Sans parler de ceux pour qui le Parlement européen n’est qu’un purgatoire doré en attendant de retrouver un mandat national…

Ce faisant, nos partis politiques sont à l’image de l’ensemble de l’appareil d’Etat français. Rares sont les fonctionnaires investis dans les services de la Commission européenne ou même simplement détachés à la représentation permanente de la France à obtenir, à leur retour de détachement, un poste qui valorise leur expérience ou même simplement qui reconnaisse leur investissement. Les Allemands, les Anglais, mais aujourd’hui aussi les Espagnols et les Portugais, ont de longue date appris à investir quelques-uns de leurs meilleurs éléments et à entretenir un fonctionnement de réseau, qui est indispensable à l’exercice d’une véritable influence en Europe.

Résultat : c’est toujours au dernier moment que nos dirigeants découvrent les enjeux d’une directive ou d’un règlement pour un secteur essentiel de notre activité nationale, là où nos partenaires, mais aussi concurrents, ont depuis des mois mis en œuvre un intense travail de lobbying, administratif et professionnel, pour infléchir les textes dans un sens qui leur soit favorable. Corollaire de ce résultat : nous abordons le plus souvent les dossiers les plus importants pour nos intérêts nationaux sur le mode du rapport de forces en fin de négociation, ce qui a pour effet de nous rendre insupportables mais aussi de nous fragiliser car il est rare qu’à ce petit jeu, on gagne sur l’essentiel.

Cette détestable exception française perdure. Les prochaines élections européennes devraient, hélas, la confirmer. Cette trahison des clercs, qui a conduit tant de nos responsables politiques, toutes tendances confondues, à se défausser sur « Bruxelles » de leurs propres impuissances, est aussi l’une des causes qui a conduit, un dimanche de mai 2005, un des peuples fondateurs de l’Union à voter non au traité constitutionnel qui pouvait apporter davantage d’efficacité, de démocratie, de responsabilité et de transparence dans le fonctionnement des institutions européennes.

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Edito

Le 19 mars, et le jour d’après…

La France connaîtra le 19 mars sa deuxième journée nationale d’action en moins de deux mois, ce qui ne manquera pas d’entretenir hors de nos frontières sa réputation de pays « gréviculteur », bien imméritée pour qui veut bien se donner la peine de consulter les statistiques internationales sur les conflits sociaux.

Tout porte à croire que cette journée de mobilisation sera un succès en termes quantitatifs. La récession exacerbe en effet la crise sociale et morale d’un pays qui se distinguait déjà auparavant par un niveau record d’angoisse, face à la globalisation et de perte de confiance dans l’avenir. Elle aggrave les maux anciens qui minent la vitalité de la société française : dualisme social aux dépens d’une frange abondante de salariés précaires, développement de la grande pauvreté, panne de l’ascenseur social, persistance des discriminations, essoufflement de la capacité d’intégration par les valeurs de la République, trop souvent et notoirement battues en brèche dans la réalité quotidienne.

Mais lorsque les banderoles seront repliées, il faudra se poser la question de savoir que faire de cette mobilisation. Et pour commencer ne pas céder à un travers bien ancré dans notre tradition nationale depuis plus d’un siècle, celui de se gargariser des vibrations de la rue, de jauger la réussite d’un mouvement social à l’ampleur des mouvements de foule qu’il déclenche. La puissance du mythe fondateur de la grève générale, héritage de l’anarcho-syndicalisme, s’exprime de nos jours par la pratique ritualisée et cathartique de la journée nationale d’action. Elle ne doit pas faire oublier que si le poids des manifestations peut déplacer des rapports de force, voire parfois engendrer des ruptures fondatrices, l’énergie qui s’en dégage ne garantit pas en elle-même l’émergence de perspectives constructives et de transformations porteuses de justice sociale.

A cet égard, s’il sera permis au soir du 19 mars de comptabiliser chaque manifestant quelle que soit sa motivation, il serait en revanche mystificateur pour la suite d’amalgamer toutes les situations que cette mobilisation va englober. Au delà du mécontentement partagé, on ne peut en effet traiter sur le même plan le désarroi du salarié précaire qui a perdu son emploi dès le début de la récession, l’angoisse du quadragénaire qui se sent menacé par l’imminence d’un plan social après vingt ou vingt cinq ans de bons et loyaux services dans son entreprise, ou la peur du lendemain d’une mère de famille monoparentale prise à la gorge par la montée du coût des dépenses contraintes, avec la colère de l’enseignant-chercheur ulcéré par des propos perçus comme méprisants, le mécontentement du professeur de lycée opposé aux projets pédagogiques du ministre de l’éducation ou l’inquiétude du fonctionnaire devant l’impact de la révision générale des politiques publiques sur l’organisation de son service.

Si tous les mécontentements peuvent trouver une explication, tous ne peuvent peser du même poids sur la bascule de la justice sociale, encore moins quand l’économie et la société toutes entières sont plongées dans une crise forte et sans doute durable, qui ne frappe pas également tous ceux qui ont lieu de s’en plaindre.

Dès lors, et au-delà de la tentation d’un anti-sarkozysme incantatoire et faussement fédérateur, donner du sens à la mobilisation du 19 mars implique plus que jamais de récuser les amalgames factices et de faire de véritables choix. Il ne faudra pas en particulier donner à croire que notre Etat déjà impécunieux pourrait soigner aujourd’hui indifféremment les fractures, les égratignures et les simples irritations. Il ne faudra pas davantage oublier la nécessité de réformes profondes (de l’Etat et de l’action administrative en général, de l’éducation et de la formation, du financement des retraites) au seul motif que la situation est difficile, et que certaines mesures socialement contestables ou économiquement inefficaces ont été prises dans un passé récent.

La grève du 19 mars, si elle doit être très suivie, affectera peut-être la dynamique politique du Président de la République et du gouvernement, elle n’entamera pas leur légitimité institutionnelle, ni ne desserrera l’étau de la récession. Puisse-t-elle en revanche pousser à des inflexions de politique allant dans le sens d’une gestion plus juste des conséquences de la crise et partant d’une meilleure acceptabilité des adaptations que notre pays doit conduire pour tirer son épingle du jeu quand le marasme sera derrière nous. Par exemple : renoncer à la baisse de la TVA sur l’hôtellerie-restauration, débusquer vigoureusement les niches fiscales et revenir sur le bouclier fiscal, suspendre l’aide aux heures supplémentaires, et dans le même temps améliorer l’indemnisation-chômage des salariés précaires, intensifier le soutien scolaire au collège, développer les outils de reconversion professionnelle des salariés contraints de changer d’emploi…

Souhaitons que la journée du 19 mars ne soit pas qu’un exutoire aussi spectaculaire qu’illusoire dans le climat de tension sociale que traverse notre pays, mais précipite au contraire des évolutions nécessaires pour que les rigueurs du présent soient mieux supportées et les exigences de l’avenir mieux préparées.

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De Wall Street à Pointe-à-Pitre, l’Etat doit corriger les défaillances du marché

La crise qui secoue les outre-mers et qui a pris naissance en Guadeloupe a des causes multiples : culturelles, identitaires, politiques, sociales et bien sûr, économiques. Pour s’en tenir à ce seul volet, cette crise se manifeste essentiellement à travers la protestation contre la vie chère.

Les économies ultramarines restent des économies de comptoir. Deux ou trois grands groupes, dont certains à capitaux majoritairement antillais ou réunionnais, contrôlent la grande distribution. Ils se répartissent le marché plus qu’ils ne se le disputent. En matière de transport, essentiel dans la formation des prix des marchandises importées, deux sociétés dominent l’une le transport maritime (la CGM), l’autre le transport aérien (Air France). S’agissant de l’énergie et des carburants, la distribution d’essence et de gasoil reste encadrée administrativement et les tarifs fixés par arrêté préfectoral. Bref, s’il y a bien un mécanisme absent des économies des départements d’outre-mer, c’est celui de la « concurrence libre et non faussée » .

D’autres facteurs concourent à tirer les prix vers le haut :  les sur-rémunérations de la fonction publique d’Etat (index de « correction » de + 40 %) et la défiscalisation qui attire les entreprises, notamment dans le BTP, vers un nombre réduit d’activités économiques, particulièrement lucratives.

La question n’est pas nouvelle, mais l’opinion a le sentiment que, depuis longtemps, la puissance publique a démissionné de toute ambition régulatrice, ou même de contrôle, en matière de formation des prix et des revenus. La loi d’orientation pour l’outre-mer de décembre 2000 avait prévu la mise en place d’un observatoire des revenus et des prix dans chaque département d’outre-mer. Il a fallu attendre septembre 2007 pour que le décret d’application soit publié et plusieurs mois encore pour la mise en place de ces structures.

Le collectif guadeloupéen d’organisations syndicales et politiques réclame une hausse des salaires de 200 € par personne. Certains n’ont rien trouvé de mieux que de proposer que l’Etat compense cette hausse par une exonération de charges sociales. Or, aujourd’hui, près des deux tiers des activités économiques (à l’exception des banques, des assurances, de la grande distribution et d’autres activités de services) bénéficient déjà d’une exonération complète des cotisations sociales , patronales et salariales, jusqu’à 1,4 SMIC. Aller plus loin signifierait prendre en charge les cotisations sociales dans des secteurs qui n’en ont aucunement besoin et pour les plus hauts salaires ! Bref, cela reviendrait à alimenter un peu plus la spirale qui tire les prix vers le haut.

Pour sortir de cet engrenage, l’Etat doit tirer les conséquences du fait que les économies ultramarines ne sont pas des économies de marché. Cela impliquerait, par exemple, de décider – pour une période limitée, de deux ou trois ans – de rétablir le contrôle des prix et un mécanisme de fixation administrative des marges, pour les principaux secteurs que sont la distribution, les transports, les loyers et l’énergie. En faisant, par ce moyen, baisser les prix pour redonner du pouvoir d’achat aux populations des DOM, il rétablirait un équilibre dont la disparition a provoqué le mouvement populaire observé depuis maintenant près d’un mois. Ce délai de deux ou trois ans pourrait être mis à profit pour engager, avec tous les acteurs économiques et sociaux de ces départements, un débat de fond sur les ressorts du développement économique, dont les éléments sont singulièrement absents du projet de loi d’orientation sur l’outre-mer que le Gouvernement a soumis au Parlement il y a quelques semaines et dont la discussion doit commencer en mars.

Cette proposition apparaîtra peut-être à certains comme relevant d’un dirigisme d’un autre âge. Mais si l’on avait dit, aux mêmes, il y a un an, que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou d’autres pays européens nationaliseraient des banques pour les sauver de la faillite, ils nous auraient probablement ri au nez. Dans les départements d’outre-mer comme partout ailleurs, il n’y a pas d’économie de marché qui puisse fonctionner sans transparence, régulation et loyauté dans les échanges. Quand ces conditions font défaut, il appartient à l’Etat d’intervenir pour y remédier.

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Edito

De l’importance d’être constant…

Un des principaux enseignements que l’on peut tirer de l’interview télévisée de Nicolas Sarkozy, le 5 février dernier, c’est l’étrange posture consistant à lancer des idées à la cantonade pour les inscrire à l’ordre du jour d’une rencontre avec les partenaires sociaux programmée pour le 18 février. Même lorsqu’il s’agit de propositions dont la solution ne relève à l’évidence pas de la négociation interprofessionnelle, comme la suppression de la taxe professionnelle ou celle de la première tranche de l’impôt sur le revenu…

Certes, les syndicats ont été requinqués par le succès de la grève et des manifestations du 29 janvier, et il est de bonne guerre de chercher à leur faire légitimer les réponses à la crise que propose le chef de l’Etat. Comme le suggérait le journaliste Claude Askolovitch dans le Journal du dimanche (8/02/2009), « personnaliser les succès et mutualiser les tracas » est la version com’ de « privatiser les bénéfices et socialiser les pertes »…

Il n’empêche que cette posture tranche singulièrement avec les déclarations péremptoires d’il y a quelques mois : « Aujourd’hui, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit », ainsi qu’avec la marginalisation systématique des corps intermédiaires et des autres centres de pouvoir. L’effacement du Premier ministre et du gouvernement, le dédain dans lequel est tenue l’opposition (même si celle-ci, il faut bien le reconnaître, n’y a que trop prêté la main), le double jeu à l’égard des organisations syndicales et des associations pèsent lourd dans la balance. Il est très inconfortable pour le roi d’être nu quand souffle la bourrasque de la crise…

Les syndicats auront d’ailleurs toutes les raisons du monde d’être méfiants devant le rôle qu’on veut leur faire tenir : l’opération qui a consisté, en juin dernier, à passer par pertes et profits la position commune patronat – syndicats sur le temps de travail ou le manquement aux engagements pris lors de la réforme des retraites ont refroidi l’ardeur des mieux disposés à l’égard du compromis social.

Le président met volontiers en avant son pragmatisme. Ce n’est assurément pas un défaut, pour un dirigeant, que de savoir s’adapter aux circonstances. À condition que l’objectif demeure lisible. Or, quelle cohérence y a-t-il entre les débuts du quinquennat commencés sous le signe du bouclier fiscal et le discours de Toulon sur les méfaits du capitalisme dérégulé ? Ou, pour utiliser une métaphore maritime, quand le vent est contraire, on peut tirer des bords pour regagner le port en toute sécurité, mais il n’y a jamais de vent favorable pour qui ne sait pas où il va…

Pour être compris, le pragmatisme a besoin de constance, c’est-à-dire de vision pour un projet collectif. Si elle fait défaut, on n’y lira qu’un balancement entre l’opportunisme et l’obstination.