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Le secret de la gauche portugaise

Lettre politique de Laurent Joffrin, parue dans Libération le 8 octobre 2019.

La gauche vient de l’emporter nettement au Portugal, avec un Parti socialiste en progression d’un scrutin sur l’autre après quatre années de pouvoir. On peut considérer qu’il s’agit là d’une exception aberrante, d’un cas exotique et incompréhensible, que le Portugal vit pour ainsi dire sur une autre planète que le reste de l’Europe, où l’on prononce partout ou presque, souvent avec une joie sans mélange, la mort de la gauche de gouvernement. On peut aussi risquer une comparaison avec la gauche française, peut-être plus éclairante.

La gauche portugaise a mené au pouvoir une politique sociale à la fois réelle et raisonnable, tout en redressant les finances du pays. Beaucoup dans la gauche française pensent que ces deux objectifs sont incompatibles.

La gauche portugaise a conduit cette politique tout en respectant scrupuleusement les directives européennes. Beaucoup dans la gauche française pensent qu’il est impossible de faire les deux à la fois.

La gauche portugaise a mené une politique d’immigration claire, qui consiste à reconnaître l’utilité des nouveaux arrivants – le Premier ministre António Costa a même déclaré que le pays avait besoin de plus d’immigrants – tout en proportionnant ces arrivées aux capacités d’accueil du pays. A gauche, en France, le plus souvent, on se garde prudemment de tout éloge de l’immigration, mais on estime que la régulation des flux d’arrivants en fonction des capacités d’accueil est une idée de droite.

Les partis situés à la gauche du PS portugais ont leur propre agenda et demandent des mesures plus audacieuses. Mais ils se gardent de crier à la trahison dès que le gouvernement opte pour des compromis en la matière. En France, les partis équivalents passent leur temps à faire le procès des expériences de gouvernement passées.

La gauche de la gauche portugaise préfère un gouvernement progressiste imparfait à un gouvernement de droite. En France, on a souvent le sentiment que les mêmes se sentent beaucoup plus à l’aise dans l’opposition qu’au pouvoir, ce qui revient à laisser la droite gouverner.

La gauche portugaise, dans son ensemble, préfère l’unité à la cacophonie. La gauche française préfère se diviser dans l’invective et l’amertume.

La gauche française perd les élections. La gauche portugaise les gagne.

Par Les Gracques

La rédaction des Gracques