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L'œil des Gracques

L’œil des Gracques #2 – Identité et diversité avec Pascal Blanchard

Pour ce 2e dossier réalisé par les étudiants de SciencesPo engagés chez les Gracques, retour sur les thèmes d’identité et de diversité avec Pascal Blanchard.

#JG17

L’OEIL DES GRACQUES par les Jeunes Gracques de Sciences Po
Chaque mois, les étudiants de Sciences Po engagés chez les Gracques vous proposent une analyse de fond consacrée à un thème spécifique.
Pour ce second dossier, retour sur les thèmes d’identité et de diversité avec Pascal Blanchard.

 

l'oeil des Gracques, identité et diversité avec Pascal Blanchard

Pascal Blanchard est un historien français spécialiste du fait colonial et de l’histoire des immigrations en France, chercheur au CNRS au sein du Laboratoire Communication et Politique.
Il co-dirige le Groupe de recherche Achac (Colonisation, Immigration, Post-colonialisme).
Il a notamment réalisé plusieurs documentaires télévisés: Zoos humains (Arte, 2002) ; Paris couleurs (France 3, 2005) ; Des noirs en couleur. L’histoire des joueurs afro-antillais et néo-calédoniens en équipe de France de football (Canal +, 2008), Noirs de France (France Télévision, 2012) et a collaboré à plus d’une dizaine de films de fiction ou documentaires. Il a également co-réalisé avec Rachid Bouchareb les séries Frères d’Armes, Champions de France (France Télévisions, 2014 à 2016), et réalise actuellement avec Lucien Jean-Baptiste Artistes de France, la dernière-née de trois séries retraçant le parcours de combattants, de sportifs et d’artistes issus de la diversité.
Ses travaux se plaçant au cœur de l’actualité, Pascal Blanchard intervient régulièrement dans les débats et dans les médias, pour promouvoir un autre rapport au passé colonial et à l’immigration en France. Il vient de publier Les années 30. Et si l’histoire recommençait ?
Pascal Blanchard est également membre des Gracques et à ce titre nous avons plus particulièrement choisi de recueillir son point de vue sur la notion d’identité, prise dans toute son étendue, que celle-ci soit nationale, personnelle, individuelle ou collective, ainsi que sur la notion de « diversité ».
A la lumière de cet entretien, nous avons voulu mieux comprendre les dynamiques profondes qui concourent au retour en force des populismes et des nationalismes, en Europe et aux Etats-Unis.


 

Quel est le message central que vous voulez faire passer à travers les programmes documentaires Frères d’Armes, Champion de France et Artistes de France qui a commencé le 18 mars sur toutes les chaines de France Télévision ?

On a réalisé, avec Lucien Jean-Baptiste, la série documentaire Artistes de France (dossier de presse, replay) pour proposer des images fortes et des récits dynamiques qui servent d’abord ceux qui se sentent concernés, au regard de leurs parcours migratoires ou de leurs racines ultramarines, mais pas seulement. Quand on fait un portrait sur ces artistes (Henri Salvador, Serge Gainsbourg, Annie Cordy, Yves Montand, etc.), on raconte l’histoire de personnages qui ont transcendé un filtre social incroyable et qui sont devenus des icônes. On raconte l’histoire de personnages emblématiques pour tous les Français : ceux qui partagent une même origine avec l’artiste, ceux qui se reconnaissent dans son parcours ; ceux encore qui se sentent stimulés intellectuellement ou qui sont inspirés par ses accomplissements.L’exclusion d’un temps n’est pas l’exclusion de toujours. L’histoire d’un Man Ray ou d’un Picasso (à qui l’on a refusé la nationalité française) montre qu’on peut réussir dans un art en France, peu importe d’où l’on vient, que l’on soit d’origine immigrée ou non. Notre série documentaire vise aussi à provoquer un autre questionnement, cette fois-ci chez tous les Français : que serait la culture française sans ces  artistes ? C’est aussi l’occasion de raconter l’histoire d’artistes exceptionnels qui demeurent méconnus, tels que Habib Benglia, Habib Benglia, artiste de Francepremier Africain à être monté sur la scène de l’Odéon en 1923 pour jouer l’Emperor Jones, il est dans beaucoup de films français majeurs de l’entre-deux guerres. On fait tous partie de ce patrimoine français et notre patrimoine commun n’aurait pas la même valeur si tous ces grands Français n’avaient pas été là. Ils sont emblématiques de ce qu’on est. Finalement, l’histoire de ces personnages, de Chocolat à Jamel Debbouze, c’est celle de la France. C’est la France artistique. On ne peut pas faire sans eux. Dans cette série, on raconte donc des belles histoires et on réunit les Français – qu’ils soient catholiques, musulmans, juifs ou athées – autour de l’histoire d’un patrimoine commun. L’histoire de Jamel Debbouze, ce n’est pas l’histoire des Marocains en France seulement, c’est surtout de l’histoire de France.

 

Le message de votre série est donc éminemment politique ?

On répond aussi avec force à l’électeur du FN qui pense pour la plupart que ces artistes n’ont pas la légitimité d’être considéré comme Français. On lui prouve justement qu’ils ont fait des choses exceptionnelles pour la France. Qu’ils sont de grands artistes. On envoie aussi un message aux jeunes dont les parents ou grands parents étaient des immigrés ou des réfugiés ou des ultramarins, dans les quartiers populaires, et qui souffrent d’une crise d’identité collective. Par un Soprano ou un musicien de Zebda, on leur offre une porte d’entrée vers un panthéon d’artistes qui ont fait de la culture française ce qu’elle est aujourd’hui. On fait face à une crise de citoyenneté dans ces quartiers, il est dès lors essentiel de porter un message qui ramène au collectif. Quand Omar Sy fait le portrait de Teddy Riner, il montre qu’il est le dépositaire d’un « héritage » et qu’il le transmet. La symbolique des « porteurs » de l’histoire qui est racontée (de Kery James à Michel Drucker) est aussi importante que l’histoire des artistes elle-même. C’est le moyen par lequel on rassemble les Français autour d’un même récit. C’est cette république là qui me plait.les voix de la série Artistes de France diffusée sur France Télévision

 

 

En quoi la diversité est-elle une chance pour la France dans le monde d’aujourd’hui ? Quelle lecture faites-vous de l’expression de « chances pour la France » en référence aux jeunes des quartiers populaires ?

Personne ne peut vraiment répondre à cette question. Personne ne sait si tel jeune de quartier est effectivement une « chance » ou un atout pour la France. En revanche, ce qui est une erreur terrible pour la France, c’est de laisser 40% de sa jeunesse sans devenir et sans espoir. La question de la diversité comme un atout ne se pose même pas. La diversité est une réalité. La France est profondément métissée. On est le pays européen qui a le plus fort taux de mariages intercommunautaires. La question de la diversité de la France comme « atout » est dépassée, elle ne se pose plus depuis longtemps puisqu’elle fait partie de manière évidente de ce qu’est la France. En raisonnant de façon plus « froide », regardons la victoire française dans la guerre de 1914-1918, voilà la chance de la diversité pour la France. La victoire à la Coupe du monde de 1998, c’est aussi le fruit de la diversité. Ce n’est donc pas systématiquement une chance mais c’est en tout cas une réalité sociologique et politique de notre pays. Nous avons des Outre-mer, nous avons donc des métissages. Si nous n’avons pas conscience de ces métissages, alors nous risquons de laisser à la marge de la société 40% voire bientôt 50% des jeunes. Le vocable « chance » ne doit pas être compris ici dans son sens premier ; on ne se dit pas qu’il faut à tout prix accueillir 20 ou 30 millions de personnes étrangères en France dans les années à venir. Ce n’est pas ainsi que ce pense une nation. Ce qui est sûr, c’est que c’est une malchance que ne pas faire de la diversité de notre pays une force et de mettre à la marge une grande partie des forces vives de la nation,  qui pourraient nous permettre d’être un grand pays. Laisser partir à Dubaï un jeune diplômé d’origine maghrébine qui est BAC+5 en management international parce qu’il ne trouve pas de travail en France, en particulier à cause de la discrimination dont il fait l’objet, c’est une erreur.

 

 

Sur la question de l’identité, qu’auriez-vous à répondre à des intellectuels très présents dans le débat public tels qu’Eric Zemmour ?

Pour eux, la perte d’identité que le pays connaîtrait est une perte d’identité ethno-raciale en fait. Dans leur esprit, c’est très simple : la présence d’immigrés non-blancs dans notre pays a entraîné un métissage, qui a lui-même entraîné un déclin. Le déclin de la France, en terme de grande puissance, serait ainsi, selon eux, tout à fait assimilable ou mesurable à l’aune de ce métissage. C’est un vieux débat en France qui court depuis le milieu du XIXe siècle. Quand Eric Zemmour dit « Que la France était belle ! », il pense en fait à une époque où les femmes étaient à la cuisine et les Noirs dans le champ de coton. C’est cela la grandeur de la France pour Éric Zemmour, c’est le temps d’une France qui rayonnait sur tous les continents. Ils ne posent pas la question de ce qu’apportent à la France les immigrés puisque leur postulat de départ est que le métissage est, par définition, un signe de déclin. Ils ont gardé la vision totalement racialiste du XIXe siècle : plus on a un sang noir, plus on décline. C’est une vision reprise par Gustave Le Bon, Arthur de Gobineau, Georges Vacher de Lapouge, et par les théoriciens allemands eux-mêmes sauf qu’à l’époque c’était les juifs et les « métèques » qui étaient visés.

 

 

Comment expliquez-vous leur succès populaire ?

Quand vous êtes un « petit Blanc » au chômage depuis deux générations, que vous vivez en Picardie ou en Bourgogne par exemple, et que vous voyez votre voisin « d’origine » immigrée aller au travail tous les matins en voiture, vous n’avez plus qu’une chose à défendre : la couleur de votre peau. Chez ce « petit Blanc » s’ajoute l’incompréhension relative à une population qui « nous » a chassé de chez eux et qui vient travailler chez « nous ». Éric Zemmour vient répondre à ce ressentiment, il fournit une grille d’explication. Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut expliquent autre chose, ils sont dans une autre terminologie. Ils considèrent que la non-intégration des immigrés post-coloniaux risque de mettre en péril la difficile intégration des juifs de France. C’est l’idée selon laquelle la non-intégration des « autres » va peut-être, eux, les pousser dehors, les forcer à partir. Le fait de « lutter » contre les derniers immigrants arrivés dans un pays est en somme quelque chose d’assez classique – voyez actuellement l’Afrique du Sud ou les Etats-Unis – et n’est pas propre à la France.

 

 

Partagez-vous l’analyse d’Alain Finkielkraut pour qui le modèle français d’assimilation des populations immigrées traverse une crise ?

Pas du tout. Il n’y a pas de cassure dans ce modèle. Il y a simplement une plus grande difficulté à intégrer, parce que les immigrés qui arrivaient dans les années 1890, 1900 et 1910 (les Belges, Italiens, Juifs d’Europe centrale de Roumanie ou d’Allemagne, les Arméniens, les Russes, etc.) ne sont pas arrivés en France avec un autre statut que celui d’immigrant ou de réfugiés. La première génération de ces immigrants a éprouvé de grandes difficultés à s’intégrer, mais seulement la première génération. La différence avec un immigré algérien, antillais ou sénégalais, c’est qu’il est aussi un ancien indigène, pas seulement un immigré. Dans un manuel scolaire de troisième, on pouvait lire en 1958 à la dernière page : « Pourquoi la race blanche domine le monde ». L’immigré venant des anciennes colonies porte deux génomes en lui : le fait d’être immigré et le fait d’être indigène. C’est un double stigmate et l’on continue à l’affirmer à des jeunes de la troisième, voire de la quatrième génération de cette immigration pour les rendre illégitimes.
 

Sur le thème de la stigmatisation, comment interprétez-vous l’usage contemporain du mot « racaille » ?

Le mot « racaille » est un mot qui définit une classe sociale, ceux qui ne font pas partie de la norme, du centre, de la ville, de la norme sociale de réussite, ceux qui n’ont pas le savoir ou la connaissance pour faire partie d’un « tout » commun. C’’est aussi un mot qui renvoie à une connotation ethnique. C’était les « sauvageons » de Chevènement, les « sidis » des années 1930, les « bamboula » des années 1920. Ils s’inscrivent dans la même traçabilité historique. Néanmoins, ce ne sont pas les « apaches » du XIXe siècle, dont l’évocation ne revêtait alors qu’une connotation sociale. les apaches de Paris au 19e siècleIl y a en fait fusion dans le mot « racaille » des deux dimensions d’exclusion sociale et d’exclusion raciale, ce qui correspond aujourd’hui sur notre territoire à un Apartheid, ethnique, social et territorial, en paraphrasant l’ex-Premier ministre Manuel Valls. Le mot « racaille » renvoie donc à une couleur de peau, à un statut social et à un territoire. Il vient désigner une population dont tout le monde sait de qui l’on parle. C’est pourquoi le slogan du FN « On est chez nous ! » est si efficace… Ceux qui ne sont pas « chez eux » sont immédiatement intégrés dans cette phrase. C’est pourquoi c’est un slogan qui soulève tant d’enthousiasme dans les meetings du FN. Il correspond exactement à la colour line : la ligne de couleur qui ne sera jamais franchie par ceux qui ne seront jamais Français. Même dans l’excellence, même en mourant pour la France, certains Français ne seront jamais Français aux yeux de certains autres. Pour eux, la colour line est infranchissable.
 

Comment se traduit concrètement cette forme d’ « Apartheid » ? 

En France, il y a deux ministères qui sont des ministères ethno-territoriaux en fin de compte : le Ministère de la Ville qui s’occupe des quartiers populaires (et donc des minorités ethniques pour beaucoup de Français dans leur imaginaire sur les banlieues, et cela est aussi en lien avec l’histoire spécifique du FAS créé dans les années 50), et le Ministère des Outre-mer, toujours installé rue Oudinot. Le ministère de la Ville, contrairement au ministère de l’Agriculture, ne gère pas un phénomène économique, il « gère » avant tout des gens sur des territoires et des politiques publiques sur ces territoires. Ces deux ministères sont fondés sur une différenciation de territoires. Par exemple, aujourd’hui on n’enseigne pas en Guadeloupe et en Martinique l’histoire de France de la même manière qu’on le fait en métropole lorsque l’on parle de l’esclavage. En Outre-mer, on apprend plus l’histoire de l’esclavage qu’on ne le fait en hexagone. C’est incroyable… La République est une et indivisible où elle ne l’est pas. Avoir un ministère qui qualifie des personnes sur notre territoire national de manière différente, je trouve cela contraire à la République. Puisque chacun est différent alors il devrait y avoir un « Ministère des pauvres », pourtant il n’y en a pas. Cela illustre le fait qu’on est encore dans une manière de penser qui fait que cette différenciation ne produit pas une citoyenneté d’équité. C’est paradoxal car au départ ces ministères devaient produire de l’égalité.
 

Quel rapport entretient aujourd’hui la France avec son histoire coloniale ?

En tant que Français, nous sommes tous héritiers de la Révolution française. Nous sommes tous héritiers de la Commune. Nous sommes tous héritiers de la Libération et des combats de la Résistance. On est héritiers de cette histoire. Pourquoi on ne serait pas les héritiers de la colonisation ? On en a pourtant aussi hérité. Je constate que les responsables politiques français de droite comme de gauche – en particulier lors du débat autour de la création du Ministère « pour l’égalité réelle » au PS par exemple – n’ont pas encore décolonisé leur questionnement. Je remarque l’existence d’un réel continuum colonial dans la pensée politique française et je ne peux que regretter que l’on fasse étudier à nos enfants la décolonisation sans, dans le même temps, leur expliquer la colonisation elle-même. Or, la colonisation de l’Algérie, c’est aussi un massacre au moment de la conquête (1830-1842), ou au moment de la grande révolte en 1870-1871 ou lors de la Guerre d’indépendance, c’est, selon la moyenne des estimations produites, quelques 400 000 morts aux premières heures de la conquête. Cela mérite que l’on s’y attarde un peu plus je crois…
 

Quelle est votre définition du « vivre-ensemble » ?

La question du « vivre-ensemble » se pose à toute société, elle s’est toujours posée à toute société, cela n’a jamais été une interrogation triviale. C’est un moyen détourné de poser la question de l’ethnie, de la race, de la religion. Sous un habillage artificiel, on questionne en fait les valeurs fondamentales qui nous unissent. Ce qui est assez préoccupant actuellement, c’est que l’on retrouve des mécanismes de peur et la peur déclenche en terme électoral de l’émotion. On trouve les mêmes mécanismes que dans les années 1930. Il y a des gens qui sont persuadés aujourd’hui qu’ils sont en train de perdre quelque chose, qu’ils sont en train de perdre la maîtrise de leur destin. Ils ressentent aussi une peur de l’immigré dans un contexte mondialisé et une peur du déclin. Il y a aussi une peur, qui peut paraître très bizarre pour beaucoup de gens, c’est la notion de ne plus être chez soi, elle est partagée par beaucoup de populistes en Europe et sles années 30 et si l'histoire recommençait par Pascal Blancharde focalise sur l’islam. Des gens ont vraiment le sentiment qu’ils vont être envahis et que c’est le retour des croisades inversées. Tous ces sentiments de peur liés à l’immigration sont très proches des sentiments que l’on décelait dans les années 1930. Les électeurs américains, les « petits Blancs », qui ont voté Donald Trump aux Etats-Unis sont dans ce ressenti là. Ils ont voté Donald Trump comme les Italiens ont autrefois voté Benito Mussolini. En Europe, nos politiques sont en train de jouer avec tout cela. Le résultat ? Pour la première fois, le FN peut dépasser les 30% au premier tour des élections présidentielles de 2017. Alors oui nous devons être vigilants.