Solidarité avec Sciences Po

Les Gracques souhaitent témoigner leur amitié et leur soutien à la communauté de Sciences Po, meurtrie par le décès ce week-end de Clément Méric.

A Guy…

C’est avec une immense tristesse que les Gracques ont appris la mort de leur ami Guy Carcassonne, grand constitutionnaliste et penseur des institutions.

Ils souhaitent rendre hommage à l’homme d’esprit et de conviction, démocrate et républicain, dénonçant inlassablement les dérives du cumul des mandats et de l’inflation législative, ainsi qu’à l’homme de bien, défenseur des valeurs de solidarité et de progrès, engagé auprès de Michel Rocard.

Professeur aimé et admiré, Guy continuera pour eux d’incarner la simplicité, l’humour, le bon sens, l’intelligence.

Les Gracques présentent leurs profondes condoléances à son épouse et à ses enfants, Marie, Nouria et Martin.

Etats-Unis: Les enseignements d’une élection historique

Reste-t-il, après le déluge de commentaires et de superlatifs auquel a donné lieu l’élection de Barack Obama, des éléments nouveaux et des analyses qui n’auraient pas été faites ? Et surtout, que restera-t-il, d’ici quelques semaines, de l’écrasante charge d’espérance qui pèse sur les épaules du président élu ?

L’élection d’un homme, qui se trouve être noir, à la présidence des Etats-Unis marque assurément, pour ce pays qui a à peine plus de deux siècles, le franchissement d’une nouvelle frontière. L’écho planétaire de cet événement replace les Etats-Unis, que l’on disait distancés par des pays émergents comme l’Inde ou la Chine, au premier rang des acteurs de la mondialisation : leur nouveau président incarne le métissage et la confluence des cultures américaine, africaine, asiatique… L’Amérique retrouve ce statut de terre d’opportunités, accueillante aux réussites, qui a accompagné, tout au long du XIX° siècle, l’affirmation de sa suprématie.

L’élection de Barack Obama est aussi une réconfortante victoire de l’intelligence et de la rationalité contre le populisme. Que ne disait-on pas pendant la campagne ? Il parlait trop bien, de façon trop intellectuelle pour que les Américains de la rue puissent s’identifier à lui. Les publicités négatives de la campagne républicaine comme les discours de Sarah Palin martelaient ce message : il n’est pas comme nous.

Mais, confronté à l’épreuve des déclarations racistes anti-blanches du pasteur de son église de Chicago, Jeremiah Wright, Barack Obama s’en sort en élevant le débat. Il prononce le 18 mars à Philadelphie, à l’endroit même où s’étaient réunis les Pères Fondateurs, un discours qui fera date sur l’évolution des relations interraciales aux Etats-Unis, dans lequel il fait, à sa manière, prévaloir les réponses sociales, communes aux Blancs pauvres et à ceux de la classe moyenne comme aux Noirs et aux Latinos, sur les réponses ethniques, « pour que mes rêves ne se réalisent pas au détriment de vos rêves ».

Que l’on puisse l’emporter à partir de cet éloge de l’unité et de la complexité d’une société multiforme est aussi, pour la société américaine, une preuve de maturité. Malgré leur réputation de francs-tireurs, McCain et sa colistière ont joué la carte traditionnelle de l’establishment républicain, celui du discours anti-expert qui s’en remet à la « sagesse » de Main Street, c’est-à-dire, en français, à la philosophie des brèves de comptoir. Obama, lui, a su montrer à la fois qu’il était entouré des meilleurs experts (ce qui faisait contrepoids à l’accusation d’inexpérience) et qu’il n’en était pas l’otage.

Enfin, selon les critères américains, cette élection a été un vrai choix droite – gauche. Ce choix se traduit toujours, in fine, par savoir où l’on place le curseur entre l’individuel et le collectif, entre la liberté et la responsabilité, entre la loi de la force et celle de la solidarité. Les propositions d’Obama en matière d’éducation, de sécurité sociale, d’environnement le situent clairement à gauche. Il ne reste plus qu’à lui souhaiter de pouvoir trouver, au Congrès, même dominé par les démocrates, une majorité pour les mettre en œuvre.

N’oublie pas les « restes du monde », hein, Bilout !

Le succès exceptionnel de « Bienvenue chez les Ch’tis » est… réjouissant ! Parce qu’au-delà de sa drôlerie, il faut aussi voir la dimension positive de l’histoire : l’humour triomphant des préjugés, la solidarité au sein du monde du travail, l’imprégnation de la culture de service public… Cette lecture pourrait surprendre bien des spectateurs : elle n’est pourtant certainement pas étrangère au succès du film, dans ces temps de doute, d’incertitude et de perte de repères. Il est plus facile, il est vrai, de rire avec Dany Boon qu’avec Jérôme Kerviel – et de plus, ça fait du bien.

Mais cet énorme succès invite aussi à la réflexion. La France qui se retrouve par millions chez les Ch’tis est une France rêvée. Peut-être, dans les commissions administratives paritaires de la fonction publique de l’Etat, les postes non pourvus depuis des années à Avesnes-sur-Helpe, Hazebrouck et Hénin-Beaumont seront-ils désormais âprement disputés. Peut-être les médecins s’installeront-ils demain par centaines plus volontiers dans le Nord que dans le Midi. Ce serait une bonne chose, même s’il est permis d’en douter.

L’essentiel n’est pas là cependant. Le monde du film est celui d’une France qui  n’a guère d’argent mais qui vit décemment et sans trop d’angoisse du lendemain, d’une France qui ne connaît guère le monde de l’entreprise, et qui ignore tout ou presque de la concurrence internationale, et des affres de la globalisation. Sans doute est-ce là le second ressort du succès du film : il offre un moment d’évasion hors des réalités de la précarité, des fins de mois difficiles, des vies où il faudra changer plusieurs fois d’emploi et de résidence sans découvrir à chaque fois un paradis inattendu. Et il le fait en se tournant vers l’univers de la fonction publique plus que vers l’économie de marché, vers les régions plus que vers le monde.

Poussons un pas plus loin le raisonnement. Le succès des Ch’tis ne veut il pas dire que nous croyons que ces vertus, ces valeurs qui peuvent nous réunir, de solidarité, de service du public, d’humour vainqueur des préjugés ne peuvent exister qu’à l’écart du monde globalisé ? Cela réjouirait pour un peu le vrai facteur favori des français, l’excellent M. Besancenot, persuadé qu’il est possible et souhaitable de construire chez nous, et seulement chez nous, un régime enfin correctement guevariste, loin de tout et en particulier de la réalité.

C’est bien là l’essentiel : nous croyons qu’il est possible, sans s’écarter du mouvement du monde, sans se tourner vers un passé mythifié, d’incarner ces valeurs. Ni la droite ni la gauche ne s’en sont, jusqu’ici, réellement convaincues. La droite, trop souvent prête à sacrifier ces valeurs au nom de la compétitivité. La gauche, trop souvent prête à renoncer à l’insertion dans l’économie mondiale parce qu’elle ne voit pas comment le faire sans renoncer aussi à ces valeurs. Le vrai défi des réformistes est là : réinventer la solidarité, l’intégration dans une économie ouverte et tournée vers l’avenir. Ce n’est pas un rêve : d’autres, au nord non de la France mais de l’Europe, y sont parvenus.

Sans doute, comme le disait Paul Valéry : « On ne fait pas de politique avec de bons sentiments ». On pourrait ajouter : avec de mauvais non plus. Il n’empêche : quelle image de la France du début du XX° siècle ce film donne-t-il, non seulement à nous-mêmes, mais aussi à l’étranger, puisque si l’on en croit son auteur et réalisateur, il est d’ores et déjà promis à une diffusion qui ne se limitera pas à la Wallonie, au Luxembourg et à la Suisse romande ?

Il fut un temps où le message de la France était celui de l’universel, pas du provincialisme. À l’époque de l’Empire colonial, l’horizon était celui de « la plus grande France », pas de la petite patrie. À quand remontent ces moments d’exceptionnel rayonnement où les grandes figures d’exportation du génie français s’appelaient Descartes, Hugo, Proust ou Camus, et non Philippe Abrams, directeur de l’agence de La Poste à Salon-de-Provence, muté à Bergues (Nord) pour des motifs disciplinaires ?

Bref, l’hymne à l’exception culturelle française que constitue « Bienvenue chez les Ch’tis » n’est peut-être pas le meilleur indicateur de notre capacité collective à dominer les enjeux de la globalisation. L’idée que le monde extérieur pourrait ne pas être uniquement peuplé de gens qui parlent notre dialecte et partagent notre goût des « fromages-qui-puent »  a manifestement encore du chemin à parcourir et des esprits à conquérir.

Allez, je reprendrai bien quand même de la tarte au maroilles ! Et un ch’ti verre de genièvre avec, hein, Bilout !

Réforme de la carte judiciaire : discours de la méthode

Notre carte judiciaire date de 1958. Michel Debré l’avait arrêtée en quelques semaines et promulguée par ordonnance. Le pays avait la tête ailleurs. Depuis, l’essai le plus abouti pour la réformer est du à Henri Nallet, au début des années 90. Malgré une démarche exemplaire notamment par l’ampleur de la concertation, le ministre, handicapé par une fin de législature calamiteuse, baissa pavillon devant la coalition des conservatismes. Mme Rachida Dati vient d’achever son tour de France pour annoncer son propre projet. Le bilan que l’on peut en tirer conduit à rappeler qu’il ne suffit pas qu’une réforme soit nécessaire pour qu’elle soit acceptée et comprise, notamment de l’opinion publique. Il faut aussi qu’elle réponde à quatre critères incontournables :  » Notre carte judiciaire date de 1958. Michel Debré l’avait arrêtée en quelques semaines et promulguée par ordonnance. Le pays avait la tête ailleurs. Depuis, l’essai le plus abouti pour la réformer est du à Henri Nallet, au début des années 90. Malgré une démarche exemplaire notamment par l’ampleur de la concertation, le ministre, handicapé par une fin de législature calamiteuse, baissa pavillon devant la coalition des conservatismes.   Mme Rachida Dati vient d’achever son tour de France pour annoncer son propre projet. Le bilan que l’on peut en tirer conduit à rappeler qu’il ne suffit pas qu’une réforme soit nécessaire pour qu’elle soit acceptée et comprise, notamment de l’opinion publique. Il faut aussi qu’elle réponde à quatre critères incontournables :

1°) des objectifs clairs et des critères pertinents : le programme de l’UMP pour les élections présidentielles ne maintenait qu’un tribunal de grande instance par département. L’objectif était rustique et discutable, il avait le mérite de la clarté. La garde des sceaux s’en est écarté, sans proposer de critère ou d’indicateur justifiant ses choix. Du coup, la réduction du nombre de tribunaux est devenue à la fois l’objectif et le critère. Aucun lecteur de bonne foi de la presse régionale n’est en mesure aujourd’hui, de dire quels sont les arguments de la ministre pour justifier que tel TGI a été conservé et tel autre supprimé.

2°) une détermination sans faille des responsables politiques : la détermination ne manque pas à Mme Dati, non plus qu’un certain panache. Mais quand la clarté des objectifs fait défaut, la distance n’est pas grande qui distingue la détermination de l’entêtement.

3°) un calendrier préalable et une concertation ciblée : un calendrier avait été annoncé, le début de législature était une période propice, mais les finalités de la concertation étaient loin d’être claires. Aux syndicats de cheminots, on a clairement indiqué que la négociation pourrait porter sur les modalités de la réforme mais pas sur ses objectifs. Aux professions judiciaires, on n’a pas tenu le même discours, laissant le terrain aux intérêts corporatistes.

4°) des marges de manœuvre réelles pour des mesures de compensation : le principe de compensation n’a été annoncé qu’in extremis, pour calmer la fronde de députés UMP qui avaient mal lu le programme de leur parti. Rien de comparable avec ce qu’avait su mettre en œuvre Alain Richard en 1997, lors d’un exercice tout aussi délicat, celui du plan Armées 2000.

Et voilà pourquoi, Madame la Ministre, votre fille est non pas muette, mais bruyante et singulièrement agitée.

Universités : Les raisins de la colère

Au début de l’été, la loi « relative aux libertés et aux responsabilités de l’Université » avait été adoptée sans controverse majeure. Nous avions regretté le caractère limité de la réforme mais, sous bénéfice d’inventaire, avions fait crédit au gouvernement de sa volonté de procéder avec méthode pour éviter de mettre les étudiants dans la rue. Conçue en cinq étapes complémentaires, la réforme devait régler, dans des textes ultérieurs, les questions les plus sensibles de l’échec en premier cycle, de la sélection et des carrières des enseignants chercheurs.

Pour gage de sa bonne foi, le gouvernement s’était engagé, vis-à-vis des syndicats étudiants et de la conférence des présidents d’université, à augmenter d’un milliard d’euros par an pendant cinq ans le financement des universités pour remédier aux besoins les plus criants dans le domaine immobilier, en matière de bibliothèques universitaires et de logement étudiant.
D’où vient que, quatre mois après, la contestation de cette loi semble se développer? D’abord, ramenons les faits à leur juste proportion : les actions de blocage de certaines universités sont d’abord le fait de quelques organisations d’extrême-gauche, qui ont vu là un moyen de contestation politique contre le gouvernement. Le mot d’ordre qui leur sert d’étendard : « contre l’autonomie des universités » les renvoie, dans ce qui n’est qu’un paradoxe apparent, à une thématique proche de celle de Nicolas Sarkozy : en finir avec l’héritage de mai 1968… Et leur volonté d’amalgamer les difficultés étudiantes avec le reste de la contestation sociale montre bien qu’une fois de plus, ils veulent instrumentaliser les étudiants au service des conservatismes qui bloquent l’ascenseur social et entretiennent  le chômage des jeunes

Mais si ces actions peuvent trouver de l’écho, c’est parce que les engagements budgétaires, nécessaires pour remédier rapidement aux conditions d’études difficiles que vivent les étudiants au quotidien, ont dès l’automne été oubliés. A peine 300 millions d’euros de crédits budgétaires supplémentaires ont été inscrits dans le projet de loi de finances pour 2008, même si quelques dizaines de millions ont été rajoutés, in extremis, pour le logement étudiant. Du même coup, les syndicats étudiants et les universitaires qui s’étaient engagés dans la discussion des autres volets de la réforme se trouvent pris à contre-pied.

L’autonomie n’est pas un désengagement de la collectivité, mais permet bien au contraire de gérer plus efficacement, avec plus de souplesse et de réactivité les moyens accrus mis en oeuvre par la collectivité. Mais cela ne peut se faire sans tenir avec une extrême rigueur les engagements budgétaires. Le président de la République et le gouvernement porteront durablement le boulet de l’erreur magistrale qui a consisté, en début de législature, à dilapider toutes les marges de manœuvre. Entre  les concessions de court terme, alternativement à ses clients et ses opposants, et les investissements vitaux pour l’avenir du pays, le pouvoir saura-t-il faire le bon choix ?