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Volt : le mouvement de jeunes qui veut électriser l’Europe

Article publié le 9 avril 2018 sur Café Babel

C’est le mouvement pro-européen le plus jeune du continent. Une année seulement après sa création, il compte déjà plus de 3 000 adhérents, avec une moyenne d’âge de 30 ans. L’ambition : se porter candidat aux élections du Parlement européen de 2019. Et gagner. Alors, Volt va-t-il électriser l’UE ? C’est ce qu’on est allé voir à Milan, avec un des ses fondateurs, Andrea Venzon.

« Chaque fois qu’il y a un grand défi à relever, l’Europe se divise et se prend une déculottée. » Andrea Venzon, le co-fondateur du mouvement politique progressiste européen Volt (anciennement Vox Europe) ne mâche pas ses mots pour décrire l’impasse qui caractérise la politique du Vieux Continent depuis des années. « Cela a été le cas pour la crise des réfugiés et il en sera de même pour les prochains défis qui attendent l’Union européenne dans un avenir proche. C’est comme si, pour rester unis, nous avions toujours besoin d’un « ennemi » commun. Lorsqu’il n’y en a pas ou qu’il est difficile à identifier, ce sont l’égoïsme et les intérêts nationaux qui l’emportent ». C’est donc avec Volt qu’un groupe de jeunes passionnés a pour objectif de donner une véritable décharge à l’Europe.

L’électrochoc du Brexit

Assis à la table d’un bistrot par une belle journée printanière, Andrea Venzon nous raconte cordialement et sans faux-semblant comment un mouvement politique à l’ambition continentale voit le jour et s’organise aujourd’hui. Autour des tables voisines, nous voyons défiler des hommes d’affaires, des touristes et des employés  de l’avenue Corso di Porta Nuova à Milan. S’ils se déplacent tous avec la même hâte, ils s’arrêtent néanmoins le temps d’un instant. Sans se retourner, ils suspendent soudainement la conversation avec leurs voisins de table pour tenter de saisir le raisonnement du jeune leader, qui est en train de donner une interview. Le prélude à une répétition générale d’un futur meeting en direct sur Facebook ?

À 26 ans, l’Italien Andrea Venzon a décidé de s’engager en politique alors qu’il menait déjà une carrière dans le privé. Une décision loin d’être banale à une époque où les jeunes souhaitent au contraire s’éloigner de la politique. Au lendemain du référendum sur le Brexit, Andrea Venzon caresse alors le rêve de fonder un mouvement politique paneuropéen, en réaction à la passivité des élites politiques face au résultat de la consultation britannique. Comme souvent, c’est à l’issue de discussions et débats avec des amis et des collègues que Volt a vu le jour. En plus de notre homme, l’équipe fondatrice se compose d’une Française, Colombe Cahen-Salvador, et d’un Allemand, Damian Boeselager. Volt a été officiellement fondé le 29 mars 2017, date qui coïncide à l’envoi formel de la lettre de notification de l’article 50 du traité de Lisbonne par la première ministre Theresa May. Le courrier qui a marqué le point de non-retour de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. « Nous voulons redonner une âme à l’Europe, souligne Andrea Venzon. En commençant par l’attribution du plein pouvoir législatif au Parlement européen pour aller au-delà du chantage continu des gouvernements nationaux ».

Le fondateur milanais parle avec beaucoup de calme, sans prendre de grands airs : « Après tout, nous sommes au début du projet ». Le jeune homme est habillé pour le job, vêtu d’un pantalon et d’un pull à encolure ras-de-cou, mais avec cette absence de formalité plus typique des startups que des cabinets ministériels. Il veut rester un jeune parmi les jeunes. Un an après sa création, Volt (dont le « Manifeste » peut être consulté sur le site Internet) compte déjà 3000 adhérents. Essentiellement des jeunes européens bénévoles ou de simples sympathisants organisés en 55 équipes (européennes, nationales et locales) elles-mêmes située dans 25 pays. Ce résultat, Volt le doit à un grand travail d’organisation mais aussi à certaines règles établies en échange d’une plus grande autonomie au niveau local. En effet, l’« autorisation » du fondateur ou des dirigeants n’est pas nécessaire pour l’organisation d’événements ou de meetings dans sa propre ville. En revanche, chaque discussion interne sur des sujets et thématiques d’intérêt collectif ne doit pas durer plus de 48 heures avant qu’une décision ne soit prise via un vote en ligne, ou bien reportée à un meilleur moment pour le débat.

Entre La République En Marche! et Podemos

La formule du mouvement permet une efficacité optimale, en échange de la possibilité d’expérimenter de nouveaux formats d’implication. Habitués au travail à distance, les bénévoles et adhérents de Volt sont prêts à faire émerger de nouvelles propositions depuis la base via l’utilisation de plateformes numériques. Ils ont notamment eu recours à la plate-forme Slack, et utilisent à présent le site Workplace de Facebook. Cette plateforme est née à l’intérieur du réseau social pour faciliter l’échange d’informations et le travail de manière collaborative au sein des entreprises et des organisations. Bien qu’ils se trouvent dans des pays et à des fuseaux horaires différents, la discussion et le débat entre les membres sont facilités (Volt, aujourd’hui enregistrée sous le statut d’ONG, peut utiliser la version Premium du site Workplace et conserver ainsi la pleine propriété des données). Andrea Venzon, quant à lui, peut être défini comme un leader « aimable », intellectuel, mais également capable de s’exprimer avec des termes et concepts simples, compréhensibles par tous. Par sa fonction, il cherche à réunir des idées aussi différentes au niveau culturel qui peuvent représenter le plus de personnes possibles.

La voie politique que Volt est en train d’emprunter est loin d’être nouvelle. En Italie, on compare déjà son approche décentralisée à celle du Mouvement 5 étoiles, de Podemos ou aux expériences antérieures de démocratie directe comme celle du Parti Pirate. Pour ce qui est de son désir de moderniser la politique, son esprit européen, et pour son approche libérale de l’économie, on peut aussi facilement renvoyer Volt à En Marche!, la formation qui a porté Emmanuel Macron à la présidence. À la différence que Volt mise tout sur des idées provenant de plusieurs pays, et se caractérise par une position bien précise dans le monde partagé des « progressistes » européens. « Un terme qui n’est pas à la mode en ce moment, ajoute Andrea Venzon avec une pointe d’ironie. Mais qui est le seul dont le sens doit être gardé intact de Lisbonne à Varsovie ».

Dans la vidéo de présentation de la campagne de financement participatif, on voit surtout figurer des européens blancs et bien habillés. Lorsque nous parlons avec Andrea Venzon de l’engagement des minorités à l’intérieur du mouvement, il explique qu’« il y a encore beaucoup à faire pour réussir à les faire participer. Cette distinction dans la vidéo n’est absolument pas voulue. C’est tout simplement qu’à cette première étape, nous n’avons pas encore réussi à impliquer de manière significative les deuxièmes générations de migrants ou les ethnies minoritaires dans les pays européens, par exemple, mais c’est dans la liste des priorités ! ».

« Les jeunes peuvent puiser ce qu’il y a de mieux dans chacun des pays européens »

À court terme, Volt a pour objectif de se porter candidat aux prochaines élections du Parlement européen et de faire élire pas moins de 25 députés dans 7 pays membres. Le mouvement entend également participer aux élections nationales et locales dans le futur. « Nous ne voulons pas être un mouvement d’élites, déconnecté du terrain », déclare Andrea Venzon. Le jeune fondateur renvoie à l’histoire récente et affirme qu’il a appris des erreurs de ceux qui, comme le Parti pirate européen en 2014, avaient déjà essayé de poser directement leur candidature à Bruxelles sans s’être solidement implanté au préalable au niveau local.

Au delà du clivage droite gauche, Volt jure qu’il porte des valeurs fondamentales qui se démarquent des dérives populistes et souverainistes. Entre toutes : l’attention à l’égard des minorités et des classes les plus faibles, un renforcement du bien-être d’une façon moderne, la répartition des richesses des zones plus riches aux zones plus pauvres du continent… Le tout au bénéfice de la modernisationdu numérique et de la productivité. « Nous nous distinguons de la droite parce que nous sommes tolérants envers la diversité des personnes, et de la gauche car nous voulons rendre l’État plus efficace et soutenir l’innovation et la croissance économique », explique le fondateur.

Les premiers mois de Volt ont été marqués par un travail de recherche sur les différents aspects de la société actuelle. De la technologie à l’environnement, de la politique à la culture, l’objectif était d’identifier les solutions possibles aux problèmes récurrents et transversaux à la société européenne dans son ensemble. Solutions qu’il est possible d’appliquer au niveau local comme au niveau national. Andrea Venzon y a mis la passion et un soupçon d’inconscience, sans vouloir s’en attirer tout le mérite. « J’ai mis mon travail au service de l’équipe », dit-il. Un travail qui pourrait porter ses premiers fruits si Volt parvenait à récolter suffisamment de voix pour faire avancer la politique européenne vers une plus grande intégration et une plus forte solidarité entre les États membres de l’UE.

« Notre progressisme se base sur le pouvoir transférer les bonnes pratiques d’un pays à l’autre, en adaptant au contexte local ce qui a déjà fait ses preuves ailleurs » ajoute Andrea Venzon, alors que la pause déjeuner se termine et que les voisins de table qui ont discrètement suivi notre conversation commencent à se lever. « Nous pourrions par exemple reproduire le smart state de l’Estonie dans les autres pays européens, en accompagnant la numérisation des secteurs internes de l’économie et de l’administration publique d’un ambitieux programme de formations au numérique pour les jeunes, les personnes âgées, les classes sociales les plus défavorisées ». La transmission des compétences et des bonnes pratiques suffira-t-elle à donner un coup de boost à l’Europe ? Pour savoir, restez branchés.

Article original publié ici >> http://www.cafebabel.fr/politique/article/volt-le-mouvement-de-jeunes-qui-veut-electriser-leurope.html

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Germany’s centre left under pressure

 Germany’s centre left under pressure

 BY FEDOR RUHOSE & DOMINIC SCHWICKERT  / 21 MARCH 2018

With another grand coalition agreed, what are the options for SPD renewal?

Germany has a new government, at last. After a turbulent process, the centre-right CDU/CSU and the centre-left SPD have agreed to form yet another ‘GroKo’ (grand coalition), something that was only possible following the SPD’s U-turn on an initial promise made on the eve of the election to act as the largest opposition party. A fortnight ago, party members gave the deal a green light in a ballot.

After the collapse of the SPD vote in September’s general election, members have initiated a controversial debate on how to renew the party. Other German centre-left parties – like the Greens – have made a fresh start after the general election: with a new party leader in Robert Habeck, they will be able to start a renewal process with a new political agenda. There is much potential for the two parties to work together and discuss future common initiatives, but the SPD is currently in a difficult situation and without a strong social democratic party, there is no possibility for a renewed centre-left coalition.

In polls immediately preceding the membership ballot it was clear the SPD faces a serious dilemma: the majority of Germans think the party has the right political solutions for our times but, at the same time, most believe the SPD is not fit for government. This lack of confidence in social democratic politics is part of a persistent trend in Germany over recent decades. Across the board, the European centre left is losing elections to parties of the right and the far left, with no one presenting a good example of how to escape this electoral trap. A serious rethink will be necessary to give the SPD the reboot it needs.

Crucially, significant EU reform will be needed to stem the rising tide of populist politics in Germany. The SPD has made this a priority in the coalition negotiations, with EU reform featuring prominently in the coalition treaty as a strong signal to Germany’s closest ally – France – and its energetic, ambitious president. Defending social democratic values across the continent and social issues playing a key role in future European reforms seem more likely with the SPD holding critical portfolios in the government. In the finance ministry, Olaf Scholz will not only be responsible for allocating national resources, but will also act as a strong voice in Brussels in negotiating a post-Brexit budget and encouraging eurozone reforms. Equally important will be Heiko Maas, who has a delicate task as the new foreign secretary. He must close the rift between northern and southern members of the eurozone, following Wolfgang Schäuble’s accusations that the latter were spending too much (of mostly German taxpayers’) money. There must be an end to this finger-pointing. As Bruno Le Maire recently put it, ‘everyone has made or is making efforts, so let’s move on’. A stronger, more unified Europe can be part of the answer to the populist challenge in Germany, but whether EU reforms actually materialise will largely depend on Merkel’s successor as CDU general secretary, Annegret Kramp-Karrenbauer. If she gives in to the pressures of the hard right within the CDU/CSU in an attempt to fend off the populist AfD, EU reform may remain a social democratic dream.

In addition to the European challenge, to make an electoral comeback, German social democrats must overcome five key challenges.

First, they must regain the confidence of voters and party members, who have expressed their discontent with the SPD over recent months. They turned their back on a party whose political message was vague and unclear. This can partly be traced back to the legacy of the SPD-Green government at the turn of the millennium, when Gerhard Schröder undertook a series of labour market and social reforms that failed to resonate with the party’s traditional voters. If the SPD is to have a solid comeback, the party must address the internal traumas of the past. It will need to clear the decks and develop a more confident, forward-looking vision for a better and fairer society. This will need to include a solid plan to lessen wealth inequality and improve social mobility, two areas where social democrats have lacked profile recently.

Second, the party must continue to renew its personnel and promote diversity. In a democracy dominated by the media, party renewal is largely judged by the personalities dominating the political stage. Fresh faces will be crucial to improve the party’s image and halt the electoral downward trajectory. The new SPD cabinet members are younger and half are women, but the group still lacks diversity. No minister comes from a migrant background and only one is from the former East Germany. The party has a unique opportunity to empower over 24,000 mostly young members who joined in 2018 – but it needs the right organisational structure to do so, with new forms of participation. One idea advocated by the reform group SPD++ is to implement a youth quota, guaranteeing a bigger say for young people on the party’s boards and committees.

Third, the SPD must develop new policy ideas, with a clear sense of direction. Over recent years, the party has lost profile and, with it, many votes. Most Germans do not know what it stands for anymore. Both the SPD and CDU/CSU face similar challenges as the catch-all parties of the centre. They must find an answer to the nationalist populist of the AfD and their main task is to develop answers for people’s everyday worries. Now is the time for big ideas for regulating digital capitalism, how best to cope with structural change and the negative effects of globalisation, a response to tackle the pressures of an ageing population, and a positive migration agenda.

Fourth, the party must strengthen its campaign machine. In eastern and southern Germany, the SPD has major structural problems with areas totally lacking in party organisation. Meanwhile, with a loss of trust in SPD politics, the party finds it hard to recruit campaign volunteers across the country. A key part of renewal must involve establishing new structures in these ‘lost regions’. The SPD will need to reconnect with traditional partners like trade unions and established civil society groups, working with these organisations to develop common positions and make it clear co-operation will result in a win-win situation.

Finally, the party must establish new forms of communication – merely re-establishing old ties cannot be the whole answer. Social democrats need to establish dialogues with the new players in civil society and – even more importantly – with ‘normal’ people. Due to a loss of campaigning power, the SPD has lost contact with many social groups. Establishing new party offices in the former heartland regions will have to be part of a strategy to reconnect.

By the end of April, it is likely Andrea Nahles will take over as party leader. She will be the first female leader in the SPD’s history, sharing the office with Olaf Scholz, who is to become finance minister. Together they have access to a strong network and the ability to build a robust alliance. Their main task is to do a solid job in government and address these five key challenges facing the party. The SPD has the chance regain power by emphasising the ‘bread-and-butter’ issues of citizens’ daily lives, reaching out to former social democratic voters as well as new interest groups, and establishing new participatory structures within the party.

 Germany’s centre left under pressure

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Marché numérique unique : et après ?

Analyse de Gilles Babinet, publiée sur le site de l’Institut MontaigneMarché numérique unique : et après ?

Le marché numérique européen s’est considérablement transformé ces cinq dernières années : en témoigne  la nouvelle réglementation en matière d’itinérance du 15 juin 2017, qui permet aux citoyens européens de payer l’Internet mobile au tarif national indépendamment de l’endroit où ils se trouvent dans l’Union européenne (UE). Son unification continuera en 2018. Bientôt, avec la modernisation des lois sur les droits d’auteur, ce sont les contenus en ligne qui vont être touchés : un voyageur pourra accéder à son compte Netflix au delà des frontières de son pays d’abonnement. Ces changements sont partie intégrante de la stratégie numérique de l’Europe, qui inclut par exemple l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données (RGPD) le 25 mai 2018. Cependant, alors que le marché numérique unique est essentiel, il ne suffit pas à lui seul  pour faire de l’UE une force incontournable en matière de nouvelles technologies.

Pourquoi un marché numérique unique ?

La création d’un marché numérique unique est indispensable. Le défi pour l’Europe est de créer un terreau fertile afin que des entreprises européennes, aujourd’hui limitées à un marché national (par exemple les 66 millions d’habitants français), puissent agrandir leur terrain de jeu et ainsi concurrencer les géants technologiques chinois et américains. Car les chiffres sont inquiétants. Si aux Etats-Unis on compte près de 106 licornes (une start-up dont la capitalisation boursière est valorisée à plus d’1 milliard d’euros), il n’y en aurait que 17 en Europe. Il s’agit là de bien plus qu’un simple combat de coqs : au vue des transformations que la technologie entraîne avec elle, sur le long terme la souveraineté  de la région est en jeu.

Aujourd’hui les géants américains dominent le marché lorsqu’il s’agit de créer et d’entraîner des systèmes algorithmiques “intelligents” à partir de données d’utilisateurs (de Google, Apple, Facebook, Uber, etc.). Alors que les décisions deviennent de plus en plus automatisées et assistées grâce à leur utilisation, la question de l’accessibilité de l’information se pose. Si un pays n’est plus en mesure d’ouvrir lui-même la “boîte noire” de ces logiciels afin de mieux comprendre ses décisions, il est dépendant de la volonté d’un fournisseur étranger, lequel accroît de ce fait son pouvoir de négociation. Ce sujet est particulièrement sensible lorsqu’il s’agit de données de sécurité nationale : si l’Etat français ne peut développer sur son territoire les technologies capables d’assurer sa sûreté dans un monde digital, doit-il recourir aux outils américains ou chinois ? Un pays peut-il être indépendant lorsqu’il s’en remet à une organisation étrangère pour miner de telles informations ?

De plus, la dépendance est également économique. Aujourd’hui, on peut raisonnablement estimer que la balance des échanges en matière de services numériques est déficitaire de plusieurs milliards d’Euros. De l’autre côté, les exportations numériques françaises ne représentent pour l’instant que des montants faibles, si ce n’est marginaux. Ce phénomène ne va pas en s’améliorant : demain, avec l’avènement de services considérés comme vitaux, tels que les smart grids (des réseaux d’énergie utilisant des calculs algorithmiques pour réguler la quantité d’énergie produite et distribuée en fonction de la consommation d’une zone géographique) ou les logiciels bancaires (permettant l’automatisation des transactions), ce déséquilibre pourrait atteindre une part significative du PIB national.

Les quatre piliers de l’innovation

Face à ces menaces, l’émergence d’entreprises européennes de taille critique, fortes, innovantes et capables d’exploiter la quantité astronomique de données produites chaque jour, est notre meilleur atout. La finalisation d’un marché numérique est le premier pas pour y parvenir. Si nous voulons résister à la compétition, il faut entrer dans la position d’acteur de la transformation à l’aide d’un corpus d’idées politiques européennes pour le numérique.

Car si le marché numérique unique (ou Digital Single Market à Bruxelles) est indispensable, à lui seul il est insuffisant pour pérenniser l’économie numérique européenne et, à long terme, assurer son rayonnement dans le monde. En s’inspirant des hubs technologiques étrangers (par exemple, d’ouest en est : la Silicon Valley, Atlanta, Boston, New York, Londres, Stockholm, Herzliya, Haïfa – en Israël -, Shenzhen ou Shanghai), on note que le développement des écosystèmes numériques repose sur quatre piliers :

  1. l’accessibilité du capital aux entreprises numériques, de l’amorçage au stade de maturité ;
  2. la qualité du capital humain et donc un système de formation (enseignement supérieur et formation professionnelle) inscrit dans une transition vers l’ère digitale ;
  3. l’émergence de clusters de taille critique (au minimum 5 000 personnes dédiées, en contact dans une zone géographique restreinte) créant des liens entre universités, grandes entreprises et start-ups ;
  4. des politiques publiques accommodantes, facilitant l’entrée de nouveaux arrivants.

Le défi est donc de créer ces conditions favorisant l’innovation et la croissance dans le milieu technologique.

L’importance des politiques publiques

En se penchant sur l’histoire récente des Etats-Unis, il est possible de retracer les directives allant dans ce sens. Par exemple, le pays était le premier à introduire le fameux principe de neutralité du net qui a récemment fait couler tant d’encre après son abrogation le 14 décembre dernier. Celui-ci a permis à un grand nombre de start-ups d’accéder à l’infrastructure numérique, touchant ainsi au quatrième pilier mentionné ci-dessus. De même, Al Gore avait mis en place dans les années 1990 une taxe fédérale sur l’e-commerce, interdisant ainsi aux Etats américains de taxer individuellement les bénéfices sur le commerce en ligne. Enfin, on remarque la mise en place de réglementations accommodantes sur le  capital risque ou de politiques publiques ambitieuses en matière de financement de technologies de ruptures à vocation  militaires (qui, entre autres, aboutiront à l’invention d’internet) par le gouvernement durant la guerre froide. Cela a fortement favorisé l’émergence du complexe militaro-académique qui a eu le triple avantage de former des talents, rendre du capital disponible et initier la création de clusters. Ces initiatives ont énormément participé à l’essor de l’économie numérique aux Etats-Unis.

De notre côté, en Europe trop d’entreprises innovantes sont aujourd’hui freinées par une régulation qui favorise les acteurs traditionnels, généralement nationaux. Or, si les entreprises innovantes ne sont pas en mesure de grandir, leurs services ou produits technologiques resteront la proie de géants tels que Facebook, qui peuvent soit les acquérir soit les copier, et ainsi transférer l’innovation vers les Etats-Unis.

Il faut donc encourager nos entreprises à l’échelle européenne, d’abord en leur offrant un marché numérique unique comme celui que nous sommes en train de créer, mais également en favorisant l’émergence d’environnements aux caractéristiques ci-dessus (capital financier accessible ; capital humain qualifié ; clusters ; politiques publiques accommodantes).

Il est difficile d’envisager une stratégie d’émergence numérique sans créer des logiques d’innovation militaires européennes. Le principe d’une grande agence d’innovation de rupture européenne, tel qu’il est actuellement envisagé avec le soutien français, ne peut à cet égard qu’être encouragé. De la qualité de sa gouvernance dépendra son succès. Sur ce point, il est faux de croire que tout se résume aux montants investis comme cela s’entend souvent : des stratégies audacieuses, sur des terrains de rupture (comme l’intelligence artificielle, les systèmes décentralisés…), peuvent aboutir à des niveaux d’efficacité très élevés.

Paradoxalement, avec l’élection d’Emmanuel Macron d’une part, le Brexit et l’élection de Donald Trump d’autre part, se crée une forme de momentum qui pourrait être favorable à l’innovation européenne. De surcroît, les nombreux conflits entre les Etats européens et les plateformes américaines sont peut-être en train de catalyser une volonté d’unification du continent sur les sujets technologiques. Dans le cas de Google et de la politique de la concurrence, seuls les 28 Etats membres sous le nom de la Commission européenne ont pu avoir assez de poids pour infliger cette facture de deux milliards d’euros. Nous pouvons nous réjouir de cet événement qui a fait apparaître le besoin d’un agenda politique européen sur le numérique. Et si pour l’instant les politiques publiques se dessinent dans l’adversité, il faut espérer que dans le futur elles procéderont d’une volonté d’endosser le rôle d’acteur de la transformation numérique.

Analyse de Gilles Babinet, publiée sur le site de l’Institut MontaigneMarché numérique unique : et après ?

 

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Pascal Blanchard : « On ne s’oppose pas à Marine Le Pen comme on s’opposait à son père »

Interview de Pascal Blanchard parue dans Libération le 29 avril 2017. Pour l’historien, le monde antiraciste des années 80 a vécu et l’on ne peut plus se contenter de discours moralisateurs. Il faut déconstruire les idées du Front national.

L’historien Pascal Blanchard est spécialiste du fait colonial et de l’immigration. Il vient de publier, avec Farid Abdelouahab les Années 30 – et si l’histoire recommençait ? (La Martinière). Selon lui, le vote Macron au second tour pourrait se révéler être davantage qu’un simple réflexe contre l’extrême droite. Le leader d’En marche incarne aussi à ses yeux un libéralisme sociétal bienvenu.

Malgré l’engagement de nombreux intellectuels contre l’extrême droite, Marine Le Pen est au second tour. Quel constat en tirez-vous ?

Le score de Marine Le Pen aurait été bien plus élevé s’il n’y avait pas eu cette mobilisation. Beaucoup de jeunes intellectuels – Raphaël Liogier , Rachid Benzine, Alain Mabanckou ou Nicolas Lebourg, mais aussi la Fondation Jean-Jaurès ou les Gracques – ont agi cette fois-ci de façon efficace, en menant un travail sur le registre de l’analyse froide et rationnelle. On ne s’oppose pas à Marine Le Pen comme on s’opposait à son père. Tout a changé. Le discours du Front national, mais aussi le contexte : depuis trente ans, très peu de choses ont été faites dans les banlieues ou les outre-mer. Donald Trump est au pouvoir aux Etats-Unis. Le contexte international et les attentats ont placé la peur au coeur des émotions des électeurs. Nous ne sommes plus dans le monde antiraciste des années 80 : il ne s’agit plus de faire des discours moralisateurs, mais de déconstruire ce qui fait le coeur du discours frontiste. Expliquer de façon scientifique ce que va être la France de Le Pen, ce que deviennent les Etats-Unis de Trump.

Comment analysez-vous le phénomène Macron ?

Comment un homme de 39 ans, jamais élu, hors parti, a-t-il pu émerger dans un paysage politique figé et sclérosé ? Quand on connaît l’histoire politique de la France, on ne peut être qu’estomaqué. Cet homme a compris avant tout le monde que la gauche et la droite qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. Il a aussi eu beaucoup de chance, il ne pouvait pas deviner que François Fillon se retrouverait empêtré dans des affaires, ni un effondrement aussi massif du Parti socialiste… mais il a osé. Il établit également une rupture générationnelle. Le syncrétisme qu’il affiche et qui étonne tant de monde parle aux jeunes et à ceux qui veulent une vision positive du devenir de la France. Surtout, il propose un libéralisme sociétal concret que le PS n’a pas su avoir depuis cinq ans. Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe. Regardez son équipe, ceux qui l’entourent, ils ressemblent à la France de 2017. Pas de discours global, juste l’application de quelques principes et une vision positive de notre destin. Comme s’il avait dépolitisé la question du passé colonial ou de la diversité. Il ne prétend pas prôner la diversité, il la met en actes. Il représente une alternative crédible pour la société française, sinon il ne serait pas au second tour. C’est cela aussi le vivre ensemble. C’est le meilleur contre-discours du FN.

Mais dans son duel contre Marine Le Pen, n’incarne-t-il pas l’énarque, le banquier, l’Européen béat ?

Attention, c’est justement le discours du FN. Cette opposition binaire n’est qu’une chimère médiatique. Les antagonismes sont bien plus complexes. On ne peut pas résumer Emmanuel Macron au grand capitalisme international qui va tous nous ubériser.

Comment peut-il résister à cette caricature ?

D’abord grâce à son ouverture sociétale. Lui accepte cette société du mariage pour tous, diverse, ouverte au monde… Il comprend sûrement mieux que d’autres qu’une jeune femme de banlieue qui a un bac + 6 n’a pas envie d’être aidée par ses amis de gauche, mais qu’elle veut un emploi de cadre, sans pour autant accepter la vision identitaire que porte la droite. Emmanuel Macron a ainsi capté beaucoup de suffrages en banlieue, dans les départements d’outre-mer et chez les primo-votants. L’idée qui a fonctionné vis-à-vis d’une nouvelle génération est celle selon laquelle on peut réussir sans écraser les autres. Le FN dit «Nous sommes chez nous» et En marche répond «On est tous chez nous». Ce que SOS Racisme n’était pas parvenu à exprimer ou à faire entendre. Et quand Mélenchon n’est pas capable de décider à 20 h 02 qu’il faut appeler à voter contre le FN, c’est qu’il s’est fait lui aussi prendre au piège de l’idéologie frontiste du vivre ensemble impossible. Il est en train de créer une fracture à gauche. C’est incompréhensible au regard de son parcours et des idées qu’il défend.

Alors comment contrer un discours démagogique ?

C’est avant tout un problème d’audibilité. Une anecdote illustre bien ce problème. Il y a huit mois, on sentait que cette campagne allait être dure sur la diversité et sur l’immigration. Comment nous, universitaires et artistes, pouvions-nous avoir un impact sur les gens ? On a créé une série de films courts, «Artistes de France». Un artiste de la diversité d’hier raconté par un artiste ou une personnalité d’aujourd’hui. Picasso, Joséphine Baker, Django Reinhardt… racontés par Omar Sy, Lilian Thuram, JoeyStarr. Une quarantaine de jeunes historiens ont écrit les portraits. France Télévisions a été emballé. Notre seule condition était que cette série soit diffusée… sur ce semestre 2017. Pour nous, rien n’est plus politique que ces pastilles. On bat les records de nombre de vues et de téléchargements chaque jour. C’est ça aussi, le travail des intellectuels, de la société civile, des médias, des artistes, pour répondre à Marine Le Pen. Notre pays a réagi avec calme après les attentats à Paris ou à Nice. Ecoutez le discours digne du compagnon du policier abattu aux Champs-Elysées ! C’est aussi cela la force de notre pays. Et Emmanuel Macron est le seul à souligner cet aspect positif.

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Dimanche prochain, votez !

Dimanche 7 mai, n’oubliez pas de voter !

Si vous n’êtes pas chez vous et que vous avez la chance de partir en week-end prolongé, n’oubliez pas de faire une procuration avant de partir à un proche ou à travers le service mis en place par En Marche !

Si vous avez la chance de glisser l’enveloppe dans l’urne dimanche prochain, ne résistez pas au plaisir d’en glisser une deuxième, et proposez à vos proches ou à En Marche ! de recevoir une procuration !

Attention, il ne reste que quelques jours pour être sûr que votre procuration soit valable.

 

 

 

 

 

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Macron mouille sa chemise

Edito de Laurent Joffrin dans Libération le 28 avril

Plutôt bon, Macron sur TF1. Volontaire, précis, assez humble, rassembleur. Mais trop techno quand il se lance dans des tirades d’inspecteur de Finances. Son argumentation – intéressante – sur la fin de la logique « assurantielle » pour l’indemnisation des chômeurs supposait un degré de concentration plus fréquent dans les séminaires des facs d’économie que devant les écrans de télévision. Dans ces moments-là, il fait plus conseiller technique que candidat à une élection au suffrage universel. Il joue la compétence dans une joute où les « sachants », signe des temps, partent avec une longueur de retard.

Il ne suffit pas d’avoir raison, il faut convaincre, c’est-à-dire émouvoir. Mais c’est aussi une marque de respect pour l’électeur, dont on sollicite l’intelligence. La grosse artillerie déployée par Marine Le Pen à Nice fait contraste. On pense au Joueur d’échecs de Zweig, quand un intellectuel fragile se bat contre un béotien au jeu inné et destructeur. Macron oppose un fleuret à la massue du FN. L’agilité fera-t-elle pièce à la force brute ? Deux conceptions de la vie, en tout cas.

On comprend d’autant moins la tentation de l’abstention qu’on décèle chez certains militants pourtant formés. Peut-on adhérer, par exemple, à la cause des sans-papiers, et hésiter à combattre dans l’urne une candidate qui propose de lancer une chasse féroce aux immigrés en situation irrégulière, de supprimer le droit du sol ou l’aide médicale d’Etat ? Peut-on réprouver la déchéance de nationalité proposée il y a un an et voter blanc ou nul quand le FN prévoit de l’étendre à des milliers de personnes, sur la base d’une simple suspicion ? Peut-on soutenir le mariage pour tous et s’abstenir quand le FN promet de l’abroger ?

Peut-on rejeter Fillon à cause de ses casseroles et rester indifférent aux nombreuses affaires judiciaires dans lesquelles le FN est englué ? Peut-on soutenir Christiane Taubira et rester insensible devant un programme qui prévoit de renforcer comme jamais l’arsenal répressif français ? Peut-on dénoncer le programme économique de Macron mais se soucier comme d’une guigne d’un projet frontiste démagogique à souhait, qui prévoit quelque 80 milliards de dépenses en les finançant par des économies sur l’immigration (alors que la plupart des spécialistes contestent le chiffrage du FN sur ce point) et par la planche à billets ? Abstention ou désertion ? D’autant que l’opposition à Macron a tout loisir de s’exercer aux législatives, qui sont le troisième tour de l’élection.

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Le malaise social n’est pas la seule cause du vote Le Pen

Dans une tribune au « Monde », le démographe Hervé Le Bras souligne que l’exclusion n’est pas le seul fait des zones rurales qui ont voté pour Marine Le Pen. Elle existe aussi dans les villes où Emmanuel Macron a fait de forts scores.

 

Quelle allait être la géographie du vote Macron? Faute de précédent et faute de positionnement précis de ce candidat sur le spectre politique, il était malaisé de le prévoir. Une thèse assez répandue voulait qu’il s’agisse d’un vote utile. C’était dès lors définir l’électorat de Macron par opposition à celui du Front national.

Plusieurs raisons militaient en faveur de cette explication. D’abord, le caractère particulier du FN qui saille sur un paysage politique moins contrasté. Effectivement, depuis l’origine, à l’élection européenne de 1984, les scores du FN varient largement selon le territoire considéré. Lors du premier tour, le 23avril, le pourcentage de votes pour Le Pen à l’échelon départemental s’est échelonné de 5% à Paris à 36% dans l’Aisne, tandis que les pourcentages pour Macron se situent entre 18% et 30% selon le département, soit une amplitude trois fois plus faible.

Inévitablement, c’est le parti dont les résultats sont les plus contrastés qui imprime son style à la carte, les autres apparaissant peu ou prou en opposition. C’est le cas pour la représentation des votes en faveur de Hamon, de Mélenchon et plus encore de Macron, comme on le constate sur la carte dessinant les territoires électoraux des deux finalistes, «Deux France face à face: les villes contre le périurbain» .

Les votes FN et Macron géographiquement opposés

L’émergence géographique de l’extrême droite a d’autre part des raisons objectives. Le Pen obtient ses meilleurs résultats là où les problèmes économiques et sociaux sont les plus graves. Que l’on cartographie le taux de chômage, la proportion de jeunes sans diplôme, la pauvreté (proportion de personnes sous le seuil de pauvreté), la fréquence des ménages monoparentaux ou le niveau d’inégalité locale, on obtient des répartitions très semblables: une grande zone au nord de la ligne LeHavre-Belfort, le rivage méditerranéen jusqu’à cent kilomètres de profondeur, la vallée de la Garonne entre Toulouse et Bordeaux, soit presque exactement les territoires où le FN enregistre ses meilleurs scores.

La carte intitulée «La France de l’exclusion» représente la synthèse des cinq indicateurs qui viennent d’être cités. Dès le premier coup d’oeil, elle paraît très voisine des résultats qu’a obtenus LePen. Le vote en faveur de Macron proviendrait alors des régions qui seraient moins atteintes par ces maux. En quelque sorte, il serait défini par son contraire.

A ceux qui parlent de dissolution ou d’éclatement chaotique des partis, on peut opposer la recomposition ordonnée des électorats. En politique, le neuf est souvent fabriqué à partir du vieux

Cependant, quand on regarde plus précisément la carte, on voit une multitude de points où les cinq problèmes sont plus aigus, dans les zones de fort vote FN comme en dehors. Ce sont les villes, en particulier les plus importantes. Effectivement, le chômage y est plus élevé, les familles monoparentales plus fréquentes, les inégalités plus fortes, etc. Dès lors, le FN devrait y récolter de nombreux suffrages. Or c’est exactement l’inverse. Plus une ville ou une agglomération est importante, plus le vote frontiste y est faible. De plus de 30% dans les communes de moins de mille habitants, il descend au-dessous de 5% à Paris. On peut parler de périphérie, de sentiment d’abandon, mais c’est mettre des mots à la place d’une explication. Il vaut mieux reconnaître que les causes socio-économiques ne suffisent pas à rendre compte du vote Le Pen et par conséquent de son opposé, le vote Macron.

L’addition des deux centres

Or, il est possible de définir directement le vote en faveur de Macron. Il suffit de prendre au sérieux le candidat quand il affirme rassembler un centre droit et un centre gauche. Le centre droit est incarné par François Bayrou et son MoDem, le centre gauche par les sociaux-démocrates, de Valls à Hollande. On connaît la distribution des forces de ces deux courants sur le territoire: pour le centre droit, les 9,1% de voix obtenues par Bayrou à la précédente élection présidentielle, pour le centre gauche, la moitié des 28% de votes pour Hollande à la même élection. Les enquêtes par sondage qui demandent pour quel candidat on a voté en2012 donnent effectivement environ 50% des anciens électeurs deHollande ralliant Macron.

Si l’on additionne les scores de Bayrou et la moitié des scores de Hollande en2012, on obtient presque exactement la répartition des votes en faveur de Macron telle qu’elle est apparue dimanche dernier. A ceux qui parlent de dissolution ou d’éclatement chaotique des partis, on peut donc opposer la recomposition ordonnée des électorats. En politique, le neuf est souvent fabriqué à partir du vieux. Plus exactement, l’électorat change moins vite que les états-majors.

Les votes frontistes sont d’autant plus rares que l’agglomération est plus importante, comme on l’a vu. Ici encore, les votes pour Macron leur sont diamétralement opposés. Ils sont d’autant plus fréquents que la ville est de plus grande taille. Paradoxalement, plus les cinq problèmes évoqués plus haut y sont graves, plus on vote Macron. Quel est donc le mystère du comportement urbain? Certes, les professions supérieures s’y concentrent et le niveau général de diplôme y est plus élevé, mais cela ne suffit pas à rendre compte des écarts de vote constatés.

Les villes, «global cities»

Les villes, particulièrement les plus puissantes, sont devenues des points de contact et d’échange avec le monde. Les plus importantes se rapprochent des global cities selon le terme forgé par la sociologue hollando-américaine Saskia Sassen. Leurs habitants veulent donc préserver l’ouverture de la France au monde et particulièrement à l’Europe. Or, seul de tous les candidats, Macron a pris la défense de l’Europe sans poser des conditions peu réalistes à son changement.

Déjà au référendum de Maastricht en1992, les villes, surtout les plus grandes, avaient voté oui. Les zones rurales, pour leur part, s’étaient partagées en deux groupes. Celles où les centristes héritiers du MRP et donc ancêtres du MoDem étaient bien implantés, soit la France de tradition catholique, ou plus exactement et plus originellement detempérament anti-jacobin, avaient aussi voté oui comme on le constate sur la carte «Le oui à Maastricht» . Les autres avaient choisi le non, souvent à de fortes majorités. Dans la mêlée des débats de la récente campagne, l’Europe a parfois surgi mais il se peut qu’elle ait joué un rôle plus important qu’il n’y paraît, ne serait-ce qu’en plaçant Macron en tête.

Cartographie. Hervé Le Bras a conçu les deux cartes intitulées «La France de l’exclusion» et «Le oui à Maastricht» . Le cartogramme intitulé «Deux France face à face : les villes contre le périurbain » a été conçu par Jacques Lévy, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, avec l’équipe du laboratoire interdisciplinaire Chôros de cette même école : Ogier Maitre, Ana Póvoas, Jean-Nicolas Fauchille.

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France is back !

Tribune de Bernard Spitz publiée dans Les Echos au lendemain du 1er tour de l’élection présidentielle, le 24 avril 2017

 

C’était impossible, il l’a fait. En deux ans, un jeune ministre inconnu de la majorité des Français atteint, en tête, le second tour de l’élection présidentielle, face à la représentante de l’extrême droite. C’est la défaite en rase campagne des partis traditionnels et pour le pays, deux options opposées de renouvellement de sa classe dirigeante comme de ses choix économiques et sociaux. L’aspiration à une France offensive dans une Europe rénovée ou le mur identitaire dressé contre l’Union européenne.

Les écoles de sciences politiques et de communication étudieront la combinaison de talent, d’intuition et de chance qu’il a fallu àEmmanuel Macronpour en arriver là, cette chance en forme d’alignement des planètes que Napoléon estimait indispensable pour ses généraux. Comme elles analyseront le succès des candidats extrêmes en marqueur des pulsions « dégagistes » qui traversent le pays. Pour l’heure, observons que cette élection marque à la fois la fin d’un cycle et le début d’une nouvelle ère pour la France.

La fin d’un triple cycle

La fin d’un triple cycle d’abord, générationnel, politique et institutionnel. Générationnel, parce que beaucoup d’occupants des palais républicains et du Parlement depuis des décennies vont passer la main. De nouveaux élus venus de tout bord – des extrêmes, du Modem, de la société civile – vont les remplacer.

Politique, parce que l’échec de la droite à bénéficier de l’alternance comme l’effondrement du PS ouvrent la voie à une recomposition du paysage, avec l’affirmation d’une force réformiste centrale et l’opposition de mouvements extrêmes.

Institutionnel enfin, avec des hypothèses inédites : gouvernement de coalition, Parlement rajeuni et plus représentatif, etc. Après le second tour, la séquence des élections législatives dessinera les contours de la future majorité présidentielle. La Ve République entamera ainsi, quoi qu’il arrive au soir du 7 mai, un nouveau chapitre de son histoire.

Puissante onde positive

Fin d’un cycle donc, mais aussi début d’une nouvelle ère. Dans un mélange d’intérêt et d’inquiétude, le monde extérieur, des gouvernements aux investisseurs, voit la France, après le Brexitet l’élection de Donald Trump, en ligne de front face à la vague populiste et protectionniste. Une sorte de digue qui, si elle cédait, pourrait – sauf résultat contraire aux législatives – déstabiliser l’Italie puis le reste de l’Europe. Avec des risques évidents pour l’économie et à terme, pour la paix.

A l’inverse, l’élection d’Emmanuel Macron pourrait déclencher une puissante onde positive. Un président jeune, connaissant l’entreprise, parlant l’anglais, maîtrisant les nouvelles technologies, incarnerait l’antithèse de ceux qui l’ont précédé. Succès international garanti, qui ne manquerait pas de nous renvoyer une image positive de nous-mêmes.

« France is back » pourrait tweeter Donald Trump. Une France se voyant belle dans le miroir. Plus fort que le terrorisme et les tensions internationales, un courant d’optimisme pourrait gagner un pays qui a besoin de retrouver confiance dans la vision et l’autorité de ses dirigeants.

De quoi conférer une énergie nouvelle aux entrepreneurs mais aussi redonner espoir à tous ceux qui ont exprimé leur colère et leur attente d’une vie meilleure : jeunes, chômeurs, paysans, artisans, ouvriers, classes moyennes. L’Allemagne reprendrait confiance en notre capacité de reconstruire ensemble l’Europe et une diagonale de leaders quadras avec Trudeau et Renzi pourrait émerger. Les marchés regarderaient autrement un pays enfin tourné vers l’avenir, ayant renversé la table de la plus belle des façons, c’est-à-dire en donnant le pouvoir à sa jeunesse.

La France est face à son destin. Il ne tient qu’à elle de vivre un grand moment de fierté et d’optimisme comme pour la victoire en Coupe du monde 1998, avec la dynamique de croissance qui accompagne toujours le succès. « Yes we can » : Obama, en appelant Emmanuel Macron, l’avait laissé entendre. Rendez-vous dans deux semaines.

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Présidentielle 2017 : « Renverser la table, sans aveuglement »

Un collectif de 300 entrepreneurs et intellectuels appelle, dans une tribune au « Monde », à voter le 23 avril contre le choix des extrémismes ou de l’abstention.

Moins d’une semaine et les urnes rendront leur verdict. Plus que quelques jours donc pour écrire notre avenir. Pas seulement pour élire un président. Pour décider du destin de notre nation. Jamais l’avenir n’a semblé aussi incertain, et le monde entier a les yeux rivés sur la France.

Dans quelques jours, il ne sera en effet plus question de sondages, de commentaires, d’analyses sur «une campagne qui ne ressemble à aucune autre»… Il restera alors deux candidats, dont l’un sera élu quinze jours plus tard président de la République française.

Deux candidats, mais pas forcément deux options. Il faut être lucide sur notre situation collective. Les extrémistes ont le vent en poupe et l’on peut aisément comprendre pourquoi. La peur du chômage, les difficultés du quotidien, la montée des inégalités, les agressions terroristes, les tracasseries administratives, le coût de la vie, les insuffisances de l’Union européenne, tout cela fait beaucoup. Surtout quand s’y ajoute le feuilleton des manquements à la morale publique et au sens civique. On comprend dans ces conditions l’envie de renverser la table: la lassitude, le sentiment d’impuissance, la sensation du déclassement à l’heure où le projet France a tant besoin de renouveau et d’espérance.

La colère, cette mauvaise conseillère

Mais il y a plusieurs façons de renverser la table. Il y a la colère, cette mauvaise conseillère qui vise d’abord à punir ceux qui ont failli. Mais qui sera puni? Nous tous! Nous, les classes moyennes, les entrepreneurs, les professions libérales, les créateurs, les paysans, les ouvriers, les chercheurs, les étudiants, les chômeurs; nous tous, de la jeunesse de notre pays à ses retraités. Nous tous, des villes et des campagnes, des DOM-TOM comme de la métropole.

Parce que les extrêmes appuient leur discours sur des illusions, des fausses promesses et des cadeaux intenables. Parce que la réalité qui éclaterait dès le lendemain serait celle de taux d’intérêt qui exploseraient et rendraient impossible pour beaucoup de rembourser leur crédit de leur logement, de leur exploitation agricole, de leur véhicule. Parce que les investisseurs étrangers se détourneraient immédiatement de notre pays, nous mettant dans l’incapacité d’emprunter comme de payer nos fonctionnaires. Parce que tout ce que nous importons, à commencer par le litre d’essence, verrait sa facture exploser. Parce que les pensions des retraités perdraient instantanément de leur valeur. Parce que nos exportations seraient irrémédiablement freinées par des représailles contre notre soi-disant «protectionnisme intelligent». Voilà où peut conduire la colère, le repli sur soi, la négation de nous-mêmes. Une punition collective et individuelle aux effets immédiats.

Il y a aussi l’abstention. On peut entendre le rejet et la déception, mais ce choix du non-choix, cette carte blanche laissée à n’importe qui et notamment au pire, est un danger pour nous tous.

Le 24 avril au matin, il sera trop tard pour regretter

On peut aussi faire le choix de la raison. Le choix froid et lucide de renverser la table sans aveuglement. D’en finir avec ceux qui dans la classe politique se renvoient la balle depuis plusieurs décennies sans jamais tenir leurs promesses. Avec le jeu des partis, où l’on a renoncé à penser pour se constituer en castes d’élus, conservateurs par nature et dogmatiques par paresse. Avec l’immobilisme par souci de préserver les rentes, sans se soucier du blocage de l’ascenseur social, de la montée des inégalités ou du sentiment d’insécurité qui gagne la population. Oui, on peut aussi choisir de renverser la table dans un mouvement positif et optimiste qui consiste à croire en notre chance d’aller de l’avant ensemble.

Voici le choix qui se présente à nous. Céder à la colère ou au renoncement en nous abstenant de voter. Le 24avril au matin, il sera trop tard pour regretter. Le 23avril, allons voter la tête froide et le coeur en paix, pour l’idée que nous nous faisons de la France et de son avenir.

Ce manifeste est signé par un collectif de plus de 300 chefs d’entreprise, entrepreneurs, dirigeants, artisans, professions libérales et intellectuels.

Les 80 premiers signataires sont :

Lidgy Adelaïde (La Mode à la rue), Michaël Amar (Ifeelgoods), Olivia Asseo (Familin Paris), Brice Auckentahler (Tilt ideas), Nihel Bemrah (Nanny Please), Frédéric Benqué (US Invest), Etienne Bernard (Bernard Controls), Grégoire Biasini (Palomar), Pascal Blanchard (historien), Deborah Brown Plivain (Gentle Gourmet), Laurent Bruloy (groupe Looping), Nicolas Bühler (entrepreneur), Cécile Cellier (entrepreneur), Philippe Chainieux (Made.com), Catherine Chaulet (DMC Partners), François-Xavier Chupin (Sport Finance), Sophie Combes (entrepreneur), Bruno Cremel (entrepreneur), Patrick Daher (entrepreneur) Paulin Dementhon (Drivy), Slav Djoudjev (Green Mile), Guillaume-Olivier Doré (Robin’Finance), Camille Dubac (écrivain), Gaël Duval ( jechange.fr ), Michel de Fabiani (entrepreneur), Fabrice Del Taglia (Nomade Aventure), Amélie Faure (Launchmetrics), Olivier Flecklinger (entrepreneur), Stéphane Fontaine (entrepreneur), Nicolas Fourt (entrepreneur), René Frydman (médecin), Pierre Gallix (président d’association), Arnaud Gangloff (entrepreneur), Sylvain Gauthier (Easy Vista), Bernard Gilly (Gensight Biologics), Arnaud Giraudon (entrepreneur), Agathe Giros (The Editorialist), Mathias Hautefort (Vitis), Denis Jacquet (Edufactory), Benoît Jardin (Le Perche Agricole), Didier Kayat (Daher), Monique Labbé (Critère), Anne Lalou (Web School Factory), Jéremy Lamri (Monkey Tie), Hervé Le Bras (démographe), Alexandre Le Moil (Novamob), Antoine Lussignol (entrepreneur), Alexandre Nicolas Marin (entrepreneur), Bernard Michel (Gecina), Rudolf Mouradian (groupe Eloi), Guillaume Multrier (entrepreneur), Michel Ninou (entrepreneur), Agnès Pannier (entrepreneur), François Poitrine (entrepreneur), Pierre Pringuet (Association Française des Entreprises Privées), Jean-François Rial (Voyageurs du Monde), Antony Rodes (Sellneeds), Jean Rognetta (PMEFinance-EuropeEntrepreneurs), Laurent Sabatucci (EOL), Angelos Souriadakis (Ylios), René Sylvestre (entrepreneur), Philippe Tibi (Pergamon), Agnès Touraine (Act III Consultants), Pascal Vermeersch (entrepreneur), François Veron (entrepreneur), Emmanuelle Vignaud (entrepreneur), Gilles Widawski (APS groupe), Lionel Zinsou (entrepreneur)…

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Nicole Notat marque son soutien à Emmanuel Macron