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La bioéthique oui, la loi de bioéthique non

Le réexamen plus ou moins régulier de la loi de bioéthique peut être perçu comme une preuve de l’importance légitime que le législateur porte à ces sujets. Cependant, force est de constater que ces rendez-vous sont de moins en moins en phase avec la vitesse d’évolution de la société, et encore moins avec celle des avancées scientifiques. Le processus de réexamen des lois de bioéthique génère inévitablement passions, revendications, voire fausses nouvelles – fausses nouvelles si aisées à colporter dans une société française où la culture scientifique et technique a toujours fait office de parent pauvre. La question qui nous apparaît centrale n’est point la remise en cause du principe même de notre loi de bioéthique, ni de sa nécessaire évolution, mais celle du mode de révision adopté pour cette dernière, mode qui ne peut que constituer un facteur majeur de clivages de notre société. Dans ces moments de tensions exacerbées, liées aux multiples transitions qui nous traversent, est-il opportun d’ajouter ce moment de discorde nationale ?

Les enjeux bioéthiques actuels sont bien identifiés, et nous pouvons en remercier le Comité Consultatif National d’Ethique. Nous pouvons aussi le remercier pour la mise en place du grand débat public sous forme d’états généraux qui ont mobilisé des dizaines de milliers de contributeurs durant des mois. Mais pourquoi remettre en jeu tous les acquis de notre législation de bioéthique en un bloc, à des intervalles par ailleurs systématiquement hors-délais comparés aux évolutions de la science, au risque tout à la fois de diviser notre nation sur les thèmes de la procréation voir de la fin de vie, mais aussi de mettre en péril notre recherche médicale dans la compétition internationale à laquelle elle doit faire face. Avons-nous le droit de retarder par exemple l’accès des familles françaises aux derniers outils diagnostiques communément offerts dans les autres pays européens ? Avons-nous le droit de retarder l’accès de nos trois millions d’enfants porteurs de maladies rares aux dernières thérapies innovantes, thérapies géniques et/ou cellulaires ? 

La bioéthique, un débat permanent

Nous proposons, adossée à nos lois actuelles, adossée à notre Comité Consultatif National d’Ethique et à ses structures de débats désormais organisées à l’échelle locale et qu’il faudra encore développer, une nouvelle procédure que nous qualifierions de « au fil de l’eau ». Elle aurait pour but que ce débat soit permanent, en phase avec les révolutions technologiques incessantes de ce domaine, en phase avec les évolutions sociétales et permettant réflexions, propositions et législations item par item, chaque item n’étant plus conditionné dans son éventuelle évolution par le débat global et par son calendrier. En substituant ce processus continu à notre actuelle grand-messe, nous souhaitons instaurer un échange permanent, apaisé, rigoureux sur les avancées scientifiques et sociétales qui parcourent notre société. En somme, nous souhaitons un débat moins démagogique et plus éthique.

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La modernisation du système de santé

En partenariat avec le Quotidien des Médecins, le professeur René Frydman présente sur France Culture une série d’émissions sur la modernisation du système de santé. Plusieurs thèmes sont abordés dans ces cinq épisodes,  faisant intervenir différents acteurs de premier plan et aux parcours variés : des médecins, des élus, un Secrétaire d’Etat et une ancienne directrice d’hôpital et co-directrice d’une Agence régionale de santé. 

Dans la première partie consacrée au virage informatique, René Frydman échange avec trois acteurs de la santé et membres du Think Tank / accélérateur d’idées #LePlusImportant :  Céline Vigné, Mathias Dufour et Jean Philippe Alosi.

René Frydman reçoit ensuite les sénateurs Alain Milon et Michel Amiel, président et vice-président de la Commission des affaires sociales du Sénat. Ensemble, ils dressent un état des lieux du système de santé et envisagent des pistes d’évolution vers une plus grande régionalisation de la santé et la fin des déserts médicaux. 

Dans le troisième épisode est abordée l’innovation médicale au regard de l’éthique, avec le professeur Jean-François Delfraissy, président du Comité National Consultatif d’Ethique. 

Le médicament est ensuite traité sous plusieurs aspects : son commerce, sa possible pénurie dans les années à venir, la baisse de sa consommation et les résistances aux antibiotiques fréquemment observées. Le professeur Frydman reçoit ainsi Philippe Lamoureux et Thomas Borel, Directeur général et directeur scientifique du groupe LEEM (LEs Entreprises du Médicament). 

Le sujet de la protection de l’enfance vient clore cette série avec l’intervention du Secrétaire d’Etat Adrien Taquet. Ce dernier thème invite à la réflexion autour de plusieurs questions éthiques. Parmi celles-ci figurent l’adoption et les discriminations subies par les couples homoparentaux, l’avenir de l’anonymat du don de gamètes ainsi que l’accouchement sous X. 


Retrouvez l’intégralité de la série sur la page de l’émission Matières à penser de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/series/la-modernisation-du-systeme-de-sante

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Europe

Refonder l’Europe sociale

Le constat est simple : les citoyens européens considèrent les inégalités comme un problème d’une urgence pressante et se montrent plutôt pessimistes quant à sa résolution dans les années à venir. Ce pessimisme peut se comprendre, tant les discours sur l’Europe sociale se limitent souvent à des grands principes généraux. Certes, les défis auxquels fait face l’Union européenne sont de plusieurs ordres. Cela étant, les questions sociales revêtent une importance particulière car elles alimentent les forces centrifuges et la défiance envers le projet européen. 

Pour autant, la volonté de donner à l’Europe un « triple A social » affichée par Juncker en début de mandature n’est pas restée lettre morte. Des avancées doivent être notées et les évolutions peuvent se faire à droit constant, en repensant l’usage des outils dont les gouvernements disposent.  

Dans cette note sur l’Europe de la solidarité, France Stratégie formule ainsi des propositions opérationnelles, concrètes et conformes au principe de subsidiarité, afin de faire coïncider les aspirations des citoyens européens avec l’action communautaire. 

En 2017 au sommet de Göteborg, les Etats membres se sont engagés en faveur d’un socle européens de droits sociaux. Est-ce purement symbolique ? 

Les 28 ont en effet approuvé à l’unanimité le socle européen des droits fondamentaux, ce qui est une avancée très importante. Il s’agit maintenant pour eux de mettre leurs actes en accord avec leurs engagements. Sans porter atteinte aux nécessaires marges de manœuvre dont doivent disposer les Etats, il est possible de conférer une vraie force à ces droits. En début de mandature, les gouvernements devraient élaborer une stratégie de progrès social qui serait ensuite soumise à l’appréciation des autres Etats membres. La définition d’une telle stratégie conditionnerait l’accès à tout ou partie des fonds européens de cohésion. Au même titre que les Etats ont à présenter une stratégie budgétaire, il semble réaliste de leur demander un effort similaire en matière sociale.

Comment minimiser les coûts sociaux de l’intégration économique européenne et que faire des perdants des politiques mises en œuvre  ? 

L’amélioration des conditions de vie vient essentiellement du progrès technique et de l’innovation, mais toute transformation crée inévitablement des perdants. Depuis longtemps, les économistes répondent à ce problème en disant qu’il ne faut pas freiner le progrès et qu’il suffit de compenser les perdants. 

Mais plus qu’une compensation toujours difficile à mettre en œuvre et à financer, il s’agit d’accompagner véritablement ceux qui les subissent afin qu’ils puissent saisir les opportunités de rebond. C’est un impératif d’équité comme un impératif d’efficacité collective, sans quoi la société ne pourra faire les mutations nécessaires pour affronter les défis globaux. La transition écologique illustre bien cette tension : la fermeture d’une centrale à charbon se solde mécaniquement par une suppression d’emplois. Si on ne peut renoncer à une politique en faveur du découplage écologique, on ne peut non plus la mettre en œuvre sans accompagner les citoyens qui en pâtissent. Des fonds existent pour cela. Reste encore à les rendre plus agiles : plus facilement mobilisables en cas de crise, mais aussi en amont quand les mutations sont prévisibles – dans le cas de la fermeture d’une usine liée à la baisse de la production de moteurs diesel par exemple. Le recours à des mécanismes de marché viendrait compléter la mobilisation de ces ressources publiques. Le fonds Spinelli, en accordant des prêts contingents pour financer les besoins en formations des citoyens, favoriserait ainsi l’investissement dans les compétences, sans faire peser de contrainte budgétaire supplémentaire sur les Etats membres. 

Quelle est la place des jeunes dans l’Europe sociale ? 

Elle est essentielle. L’un des leviers de lutte contre les inégalités socio-culturelles pourrait être l’échange interculturel, un échange qui ne laisserait pas de côté des jeunes les plus défavorisés. Il existe aujourd’hui encore des obstacles énormes à la mobilité des jeunes, or il faudrait que cette mobilité devienne naturelle, que les jeunes puissent concevoir leurs parcours académiques puis professionnels comme des parcours européens. Pour cela, il est possible de repenser le projet Erasmus : un séjour dans un pays tiers de l’Union deviendrait nécessaire à  la validation d’un diplôme de l’enseignement supérieur sanctionnant plus de trois ans d’études. La mobilité ne doit pas être réservée aux jeunes qui en ont les moyens financiers. Un système d’échanges croisés serait ainsi mis en place, les logements étant échangés le temps du séjour. Des subventions seraient accordés aux jeunes dans des situations précaires, afin qu’ils ne soient pas pénalisés par ce système.

Ce principe de l’échange européen pourrait être étendu aux jeunes de 15 à 17 ans, en filière générale et professionnelle. Le séjour durerait alors le temps d’un trimestre, avec un accueil dans la famille du correspondant. 

Naturellement, on peut anticiper les réactions méfiantes que susciterait la mise en place d’un tel projet : quid de la barrière de la langue ? Ne serait-ce pas trop en demander à un élève en plus de son travail pour le bac ? Comment surmonter les barrières psychologiques ? Il y a des réponses à toutes ces objections légitimes mais il ne faut pas sous-estimer non plus les ressources dont disposent les jeunes.  La plupart du temps, les facultés d’adaptation dont ils font preuve sont formidables et ne cessent de nous surprendre. Misons sur eux pour donner vie à l’Europe de la solidarité. 

Retrouvez l’intégralité de la note et des propositions : https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-na75-2019-europe-sociale-3avril.pdf


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Le 26 mai : votre voix compte

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Jeremy Corbyn has risen because the stakes are low‏

Tribune parue sur ft.com le 28 septembre 2015 

Country with leisure to take umbrage at scripted interviews and bloodless technocracy is doing fine

Nobody who asks for “authenticity” in politicians understands how decadent this sounds. Most people in most societies for most of history would have made do with administrative competence, incorruptibility and a disinclination to plunder citizens or conscript them as war fodder. Mid-20th century Britons dreamt of low inflation and heated homes before they caressed hopes of conviction politics.

A country with the leisure to take umbrage at scripted interviews and bloodless technocracy is doing fine. The modern distaste for spin, which makes heroes of plain-speakers such as Jeremy Corbyn, the leader of the UK’s opposition Labour party, is like the campaign against obesity: warranted, but also a mark of how far we have come. There are worse problems to have and we had them not long ago.

Mr Corbyn’s rise to eminence is not a verdict against Britain’s social failures. His movement is not, as it claims, a howl at inequality and questing militarism that has been gathering wind under complacent elites for years. Corbynism is not an expression of how bad things have become but how comfortable they are. Whatever our era ends up being called — late capitalism, high modernity — it has thrown up a class of people who can afford to treat politics as a source of gaiety and affirmation.

The electors who were decisive in giving him the run of the Labour party tend not to be working class or doctrinally socialist or even very political, though all three types exist in his ranks. They are public-sector professionals or students on their way to becoming the same. They are comfortable, more likely to live in London than the post-industrial north, more likely to read the broadsheet Guardian than the tabloid Mirror. And they are candid about the psychology of their movement.

When a Corbynite says there is more to politics than winning elections, they tacitly concede that Britain is tolerable as it is, at least for them. If it were not, the acquisition of power would be the alpha and omega of their cause. Press them on their lacerating dislike for Tony Blair and they say his leadership of the Labour party made them feel scuzzy. Politics, this implies, is there to make activists feel good about themselves. Everything comes back to feeling; everything comes back to the self.

A Corbyn rally is not a band of desperate workers fighting to improve their circumstances, it is a communion of comfortable people working their way up Maslow’s hierarchy of needs. They have physical health and security; they crave belonging and self-actualisation. They are in politics for the dopamine squirt that comes with total belief and immersion in like-minded company.

There is no disgrace in this but nor is there any residue of Labour’s worldly origins, as a party devoted to the amelioration of working conditions through parliamentary means. And if Jeremaniacs really think they are following in the lineage of the Jarrow marchers, the Tolpuddle martyrs and other working-class rebellions of lore, it is hard not to admire their shimmering brass necks.

Corbynism is likened to continental convulsions such as Podemos in Spain and Syriza in Greece. But these countries were brutalised by the euro crisis and its remedial austerity. Britain was not. The far left cannot even stand up its claim that inequality is rising here.

Their movement has more in common with the psychic disturbances going on in anglophone democracies than with anything in Europe. Mr Corbyn became Labour leader for the same reason that Australia, which has not had a recession since 1991, cannot hang on to a prime minister; and America, with 5 per cent unemployment, is toying with the idea of President Donald Trump or President Bernie Sanders.

When there is no national crisis, politics can do strange things precisely because the stakes are so low. Nobody cared about Prime Minister Gordon Brown’s authenticity when he was recapitalising banks in the emergency of seven autumns ago.

It had nothing to do with Corbynism but as Labour members convened in Brighton for their annual conference this weekend, a hipster café selling pricey bowls of cereal in Shoreditch — an east London neighbourhood that used to be as coarse as its name — was trashed by an anti-gentrification mob. A country where some fret about their area becoming too rich is extraordinarily evolved. A country where some people ask that politicians irrigate the arid plains of managerialism will be all right.

Mr Corbyn is not a strike against capitalism. By inuring people to prosperity, freeing them to make loftier demands, capitalism is exactly what keeps him in business.

Janan Ganesh

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Un nouveau contrat social pour la France

La France aura du mal à se remettre du traumatisme majeur causé par le double attentat de janvier 2015. Les morts de Charlie Hebdo et du supermarché casher continueront longtemps à hanter l’inconscient du pays car, contrairement à ce que beaucoup ont cru affirmer au lendemain de cette tragédie, celle-ci n’a pas ou pas suffisamment débouché sur une forme d’unité nationale. L’exaltation a cohabité avec le malaise et des questions importantes ont été commodément refoulées sous le tapis de la bonne conscience.

C’est ainsi que des auteurs aussi différents que le démographe Emmanuel  Todd ou l’historien Patrick Weill ont souligné que les grandes manifestations du 11 janvier 2015 avaient rassemblé un public bien spécifique : une population blanche, d’âge mur, beaucoup plus nombreuse dans les métropoles de l’Ouest de la France que dans le Sud ou l’Est et ne reflétant donc pas la diversité croissante du pays. L’unanimisme célébré à l’époque par les medias a été plus apparent que réel.

En revanche, et ces constats mis à part, on ne peut qu’être frappé par l’indigence des propos qui ont animé la presse nationale et les débats télévisés au cours des semaines qui ont suivi ces évènements. Cette indigence a une explication : il semble que les journalistes et intellectuels qui sont intervenus n’ont pas pris la question par le bon bout. Ils ont surtout disserté sur la liberté de l’information et la défense de la laïcité. Ce sont certes des sujets importants et relativement consensuels mais dont le contenu n’est jamais sérieusement examiné et qui ne reflètent pas les fractures profondes de la société française. C’est à l’exploration de ces fractures que le présent essai est consacré.

Un vieux pays comme la France est prisonnier d’une histoire longue qui a déposé des sédiments profonds même si des bouleversements récents donnent l’illusion que tout a changé, que plus rien ne sera comme avant. Tout change en effet au fil des années mais les courants de pensée et les mentalités cohabitent plus qu’ils ne se recouvrent.

Cela est particulièrement vrai si on analyse de plus près les deux héritages, au moins en partie antagonistes du catholicisme et de la Révolution française qui, jusqu’au dernier quart du 20éme siècle ont façonné la société avant de subir une éclipse qui semble définitive et dont la signification reste à éclaircir.

Les historiens et les démographes situent le début du déclin de l’influence du catholicisme à partir de 1750. Ce phénomène avait donc acquis une certaine consistance  quand éclata la Révolution en 1789 même si de vastes portions du pays, notamment à l’Ouest, restaient des fiefs du clergé romain. La laïcisation progressive de la France s’est ensuite poursuivie tout au long du 19éme siècle pour aboutir en 1905 à la grande loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Cette évolution spectaculaire était pour partie la conséquence de la sécularisation progressive des sociétés occidentales au cours de la même période mais elle a revêtu un aspect particulier en France en raison du durcissement des positions des différents acteurs, conséquence des violences de la Révolution. La persécution du clergé et les révoltes paysannes dans l’ouest qui furent écrasées dans le sang pendant la Révolution furent un temps apaisé par la politique de conciliation menée par Napoléon et la signature du Concordat en 1801. Après 1815, la lutte reprit de plus belle entre un clergé et une partie de la classe dirigeante qui défendaient simultanément la Royauté et l’Eglise au nom de dix siècles de tradition et une opposition républicaine, de plus en plus forte qui développait le concept de laïcité, donc, de non intervention de l’Eglise dans les affaires publiques et finit  par le faire triompher en 1905.

On aurait tort cependant de considérer cet épisode important de l’histoire nationale comme un combat manichéen entre le bien et le mal ou, selon une autre interprétation entre l’ombre et la lumière. Dans la réalité les situations et les points de vue étaient beaucoup plus nuancés. Dans les couples de la bourgeoisie, il était fréquent comme on peut le lire dans Balzac, de voir cohabiter un mari républicain et anticlérical et une épouse catholique et monarchiste.  De même, tout au long du 19éme siècle, des courants favorables à l’évolution de l’Eglise et à l’acceptation d’une partie au moins de l’héritage de la Révolution se manifestèrent grâce à des personnalités comme Lacordaire, Montalembert ou Lamennais. La deuxième République en 1848 et, dans une certaine mesure, le Second Empire furent des régimes qui tentèrent d’accommoder des courants contradictoires mais pas forcément antagonistes.

Néanmoins, à la fin du 19éme siècle, l’opposition s’exacerba entre les Républicains, héritiers d’une Révolution qui selon le mot de Clémenceau était « un bloc » et une droite d’origine royaliste, étroitement liée à l’Eglise. Bien que le pape Léon XIII ait encouragé à partir de 1893 le ralliement à la République, un puissant courant populaire rejetant la laïcité et les valeurs de la Révolution au nom d’un Catholicisme intransigeant et violemment antisémite subsista jusqu’à la première guerre mondiale.

La guerre produisit deux bouleversements importants de la société française. Le premier fut le ralliement de fait de la minorité cléricale et antirépublicaine au régime qui, après tout, avait réussi à donner la victoire à la France contre l’ennemi héréditaire germanique. Le second, moins visible au départ mais lourd de conséquences pour les décennies suivantes fut l’arrivée du communisme, une forme de religion, très différente du socialisme traditionnel et concurrente de l’Eglise dans les grandes villes et certaines zones rurales.

Après les péripéties de l’entre- deux guerres et l’affrontement entre le nazisme et la coalition des démocraties et des communistes entre 1939 et 1945, le paysage de la société française, au lendemain de la seconde guerre mondiale semblait avoir totalement changé. La scène politique était dominée par deux partis confessionnels, le MRP d’obédience démocrate chrétienne et le parti communiste, incarnation d’une nouvelle foi encadrée par des militants aussi motivés que le clergé romain. A côté, les partis authentiquement  laïcs, radicaux et socialistes semblaient relativement marginalisés. Enfin, les partisans d’un rejet absolu des acquis de la Révolution qui avaient dominé le régime de Vichy, avaient été éliminés avec l’effondrement de celui-ci.

Il ne substitua qu’un terrain de lutte pour la laïcité, ce fut l’enseignement. Des réformes successives combattues par les syndicats d’enseignants mais entérinées par l’opinion, aménagèrent un système mixte auquel le régime gaulliste parut mettre la touche finale en 1959.

Ainsi, jusqu’au début des années 70, la société française, encore relativement homogène, semblait structurée autour de deux organisations puissantes, l’Eglise et le Parti Communiste qui intégraient, chacun à sa manière certaines valeurs de la Révolution et une conception peu orthodoxe de la laïcité. Les uns et les autres  semblaient en effet rechercher une certaine forme de coopération avec l’Etat au détriment des grands principes des textes de 1905.

Par ailleurs, ces deux organisations constituaient, grâce à leurs mouvements de jeunesse, des systèmes de promotion permettant à de nombreux individus d’accéder à des responsabilités desquelles la rigidité de la société française les aurait normalement exclues. Ainsi, par un paradoxe qui passa complètement inaperçu à l’époque, il était utile d’avoir la foi, une foi religieuse ou communiste pour bénéficier d’une ascension sociale que la république laïque et  ses valeurs égalitaires ne fournissaient plus avec la même efficacité.

Toutefois, et une fois de plus, cette situation se révéla plus instable que prévu. Des mouvements tectoniques étaient en cours dont on mit plusieurs décennies à mesurer l’ampleur. Le concile Vatican II au début des années 60 provoqua un changement profond dans le fonctionnement de l’Eglise. Celle-ci perdit une partie de ses militants et assista au dépérissement inexorable de ses mouvements de jeunesse au profit d’organisations non confessionnelles humanitaires ou politiques. Par ailleurs, l’explosion de mai 68 marqua le début de l’affaiblissement du système communiste, à la fois dépassé par des mouvements gauchistes plus en phase avec l’esprit du temps et souffrant de la stagnation brejnévienne qui donnait une image désastreuse du régime soviétique.

Enfin, on assista à la progression régulière de la minorité musulmane alimentée successivement par l’arrivée de travailleurs maghrébins dans les années 50, des harkis à la fin de la guerre d’Algérie et des regroupements familiaux dans les années 70.

L’état de la société française aujourd’hui est, dans une large mesure, le résultat de ces mutations si rapides et si peu médiatisées qu’elles ont été incomprises par le public et même par bon nombre d’experts auto proclamés.

D’un côté, la quasi disparition des réseaux catholiques et communistes qui structuraient la population ouvrière et les périphéries urbaines a laissé la voie libre au seul dispositif encore existant, c’est-à-dire les communautés musulmanes abondement financées par divers pays arabes. D’un autre côté, le discours sur la laïcité et les valeurs de la république, estompé par le maelstrom des années 68, est revenu en force au sein d’une certaine classe intellectuelle à la recherche de nouvelles idées susceptibles de remplacer la doxa marxiste et les théories de Michel Foucauld ou de Pierre Bourdieu.

Une fois ce constat opéré, on a le devoir de se poser la question du devenir social et culturel d’un pays de 65 millions d’habitants qui bénéficie d’une très ancienne tradition de recherche intellectuelle et se trouve maintenant plongé dans la confusion et le désarroi. Il parait évident que la France doit souscrire un nouveau contrat social qui réintroduirait un minimum de cohérence dans une société éclatée.

Quelles seraient les principes à la base de ce contrat ?

Tout d’abord, une remise à plat du concept de laïcité. On sait que cette notion, intraduisible en Anglais ou en Allemand est à la fois typiquement française et extrêmement vague et ambiguë quant à son contenu. Il faut y voir la résultante d’une bataille séculaire entre l’Eglise catholique et les héritiers de la grande Révolution, qui n’a plus de sens aujourd’hui. En théorie, l’Etat s’interdit depuis 1905 de subventionner l’Eglise qui,  de son côté se tient à l’écart des luttes politiques dans lesquelles elle s’était violemment impliquée tout au long du 19éme siècle et au moment de l’affaire Dreyfus.

Dans la réalité, la situation est beaucoup plus complexe. Etat et collectivités locales n’ont jamais pu se désintéresser des édifices religieux qui étaient des monuments historiques, partie intégrale du patrimoine national, édifiés au Moyen Age ou à l’âge baroque. De même, il a bien fallu organiser le soutien à l’enseignement confessionnel privé en contrepartie du respect par celui-ci d’un certain nombre de critères de qualité. Enfin, on ne peut pas interdire à la Conférence épiscopale de prendre parti sur des sujets d’intérêt général  mais ayant des répercussions politiques comme la protection de l’environnement, la justice sociale ou l’éthique.

Ce modus vivendi doit au surplus tenir compte du statut particulier des départements d’Alsace et de Moselle qui sont restés sous le régime du concordat napoléonien en raison du fait qu’ils avaient été annexés par l’Allemagne au moment du vote des lois de 1905.

Toutefois, ce qui rend indispensable une révision du régime de laïcité, c’est l’essor d’une communauté religieuse qui était ultra minoritaire, il y a un demi-siècle et qui est aujourd’hui la deuxième religion de France : la communauté musulmane. Celle-ci doit bâtir ses infrastructures, des lieux du culte, des établissements d’enseignement, des guides religieux palliant l’absence d’un clergé organisé.  Jusqu’à présent les principaux financeurs de ces activités ont été trois pays dont les intérêts ne coïncident pas forcément avec ceux de la France, l’Algérie, le Maroc et surtout de riches Saoudiens partisans d’un intégrisme wahhabite qui est incompatible avec les modes de vie occidentaux.

La communauté musulmane ne bénéficiant pas de l’héritage matériel des catholiques et des autres cultes, il parait évident que les pouvoirs publics devront intervenir pour l’aider à adopter un mode de fonctionnement comparable à celui des religions déjà établies et conformes aux  règles des sociétés occidentales.

Cette démarche, quand elle est évoquée en public suscite une levée de boucliers des tenants de la laïcité pure et dure. Pour eux, il est contraire aux valeurs sacrées de la république d’aider de quelque manière que ce soit un culte quel qu’il soit.

La poursuite de la réflexion sur ce thème conduit à remettre en cause l’autre concept du discours dominant, celui des valeurs républicaines. Celles-ci sont bien malaisées à définir dans un pays qui a traversé une Révolution aux épisodes très divers, allant de la Fête de la fédération à la Terreur et qui a connu cinq constitutions républicaines, très différentes les unes des autres.

Autrement dit, est ce qu’il est raisonnable et souhaitable de faire reposer la cohésion de la société française sur la laïcité et la tradition républicaine alors que ces deux idées se réfèrent à une période historique révolue et ne permettent pas de remédier aux frustrations croissantes d’une société de plus en plus hétérogène qui affronte avec difficulté les défis du XXIème siècle.

C’est ici qu’il faut introduire un autre concept étrangement négligé par les politiques, celui de démocratie.  Depuis la chute du Mur en 1989 et la réintégration des pays de l’Est dans la communauté de l’Europe, il existe un ensemble de règles communes aux citoyens européens : une justice indépendante, la liberté d’opinion et, surtout, des élections libres permettant aux citoyens de renouveler ou pas le mandat de leurs dirigeants. Sans un attachement de l’ensemble de la population à ces règles démocratiques qui permettent un renouvellement sans crise majeure de la classe politique, il n’y a pas de fonctionnement satisfaisant du système social. Le risque de voir des minorités actives prendre la main et alimenter l’extrême droite et l’extrême gauche devient trop sérieux.

Or, que constate-t-on ? Dans un certain nombre de pays européens, outre la France, le Royaume Uni, l’Italie, l’Espagne, la Suède, le Danemark, la Norvège, de puissants mouvements populistes révèlent que la démocratie traditionnelle est en crise. Parallèlement et, dans ces pays très divers, une partie de la jeunesse d’obédience musulmane ne parvient pas à s’intégrer et laisse quelques-uns de ses membres partir mener un combat mortel en Syrie ou en Irak. Une enquête récente du New York Times raconte de manière détaillée comment trois jeunes filles musulmanes de Londres, âgées de 16 et 15 ans sont parties en Syrie en février dernier. Il est donc clair que le défi qui se pose à l’Europe dépasse très largement les frontières de notre pays et qu’aucun de nos voisins et collègues européens n’a trouvé la solution pour restaurer un ordre démocratique efficace et respecté par tous et pour donner aux jeunes générations des raisons de se mobiliser et d’espérer.

La piste à suivre s’impose à tous ceux qui prennent le temps de réfléchir sérieusement à notre crise de civilisation. Il faut ouvrir le chantier de la démocratie européenne et se donner les moyens d’aboutir à un contrat durable entre les citoyens et les pouvoirs français et européens.

Dans l’expression « chantier de la démocratie européenne », le mot européen est important. Les souverainistes font fausse route en imaginant que chaque pays doit trouver sa solution en fonction de ses traditions nationales. Tous les événements les plus récents et notamment le phénomène massif des migrants démontrent le contraire. Certains peuvent le déplorer mais dans le monde d’aujourd’hui où tout circule à la vitesse de l’éclair, les frontières matérielles n’ont plus grand sens même si les mentalités évoluent beaucoup plus lentement.

On objectera que les instances européennes font preuve d’une remarquable inefficacité et d’une totale absence de vision. Leur polycentrisme  est le fruit de décisions prises par des gouvernements nationaux obsédés par leurs préoccupations de politiques intérieure et incapables de soutenir un projet d’intérêt général européen. Or,  cette multiplication d’instances et de responsables débouche logiquement sur une certaine paralysie. L’absence d’un ou de plusieurs leaders capables par leur charisme d’en appeler à l’ensemble des populations est une autre carence qui, elle, est sans remède au moins dans l’immédiat. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que la cote de l’Europe soit en forte chute, notamment chez les jeunes, toujours à la recherche d’un idéal ou d’un grand projet.

Il faut donc en tirer les conséquences et travailler à la base et non plus aux sommets de Bruxelles. Il faut aussi écarter une démarche institutionnelle. Les administrations ont amplement démontré leur impuissance à gérer les crises sur le terrain. Le constater n’est d’ailleurs pas les critiquer. C’est simplement tenir compte du fait que le service public est organisé pour exercer d’autres  missions  de contrôle et de régulation.

L’instrument d’une renaissance et d’un pacte d’avenir doit donc être la création d’une ou de plusieurs organisations non gouvernementales. Celles-ci auraient pour objectif de travailler à la base, et notamment dans les établissements scolaires et les cités éclatées et désocialisées. Leur mission serait essentiellement pédagogique. Enseigner, informer, expliquer les valeurs de la démocratie.

Certes, cette tâche est déjà accomplie par de multiples organisations locales financées par les collectivités. Il ne s’agit pas de se substituer à elles, dans la mesure où elles ont une connaissance intime du milieu au sein duquel elles travaillent. Le rôle de la nouvelle ONG sera de les aider, de les conseiller, d’apporter le cas échéant des financements complémentaires. Toutefois, sa priorité sera de servir de boussole en aidant les multiples organismes souvent débordés par les contraintes du quotidien, à garder le cap autour d’un objectif simple et ambitieux : mobiliser autour de projets et d’idéaux liés à une démarche démocratique dont il faut démontrer qu’elle est le mieux à même de répondre aux exigences légitimes de jeunes souvent malmenés par la vie. La démonstration sera d’autant plus forte qu’elle s’inscrira dans le cadre d’un grand projet européen. Il faut un nouveau contrat social pour la France mais il devra, pour être pertinent dépasser les frontières politiques et s’appuyer sur des femmes et des hommes de terrain.

 

Antoine de Tarlé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Villeroy de Galhau et l’influence européenne de la France

Tribune parue dans Les Echos le 17 septembre 2015

Haro sur François Villeroy de Galhau, inspecteur des finances, ancien dirigeant de BNP Paribas, candidat au poste de gouverneur de la Banque de France ! Des économistes, des élus crient au conflit d’intérêts. Vu de Bruxelles, le débat a quelque chose de consternant.

A quoi sert, en 2015, la Banque de France ? Elle ne bat plus monnaie, elle ne supervise plus les banques nationales. L’une des missions cruciales de son gouverneur est de siéger au conseil de la Banque centrale européenne (BCE). L’expérience des institutions européennes et des rouages de l’Etat, une voix forte, voilà les qualités requises pour la diriger. Bien des détracteurs de M. Villeroy de Galhau sont les premiers à demander un contrepoids à l’Allemagne et à ses « dogmes monétaires ». Face au puissant président de la Bundesbank, Villeroy de Galhau, excellent germaniste, bon connaisseur de l’Italie, serait un interlocuteur solide. Sa conscience sociale n’est pas non plus à prouver.

Est-il gênant d’avoir été banquier pendant quelques années ? Face à la puissance de la finance, la naïveté n’est pas de mise, mais c’est un organisme européen dont le siège est à Francfort qui supervise le secteur bancaire. Quand nous avons auditionné Mario Draghi en 2011 au Parlement européen, nous avons pesé le pour et le contre, compte tenu de son expérience chez Goldman Sachs. Une partie de la gauche française mobilisée contre Villeroy de Galhau porte Mario Draghi aux nues pour sa politique monétaire inventive et son défi au marché de l’été 2012. C’est pourtant sa connaissance fine des marchés anglo-saxons qui explique en partie son succès. Si les individus dotés d’une expérience pratique sont systématiquement écartés, l’Eurosystème sera encore plus perçu comme technocratique, coupé du réel. En outre, les enjeux financiers sont planétaires. Avoir vécu de l’intérieur les vicissitudes d’un groupe européen global peut être un atout pour riposter par exemple à l’extraterritorialité des lois américaines.

Peut-on être indépendant quand on a été dans le secteur privé ? L’intégrité, essentielle, exige un cloisonnement étanche entre passé et présent. Mais l’intéressé a publiquement renoncé à plus de 1 million d’euros de rémunérations différées. En poussant l’acharnement, il est à craindre que la France ne devienne une société de suspicion, dépourvue de passerelles entre sphère publique et entreprises privées.

Un académique ferait-il mieux l’affaire ? Plusieurs banques centrales du monde sont ou ont été, dirigées par des économistes. Le métier requiert une expertise, mais ce n’est pas la seule qualité requise. Les économistes ne sont pas infaillibles, comme la crise l’a prouvé. La controverse en cours reflète une France cloisonnée où chacun prêche pour sa paroisse alors que les étiquettes devraient moins compter que les vertus individuelles.

La nomination va suivre son cours. M. Villeroy de Galhau sera auditionné puis le Parlement français tranchera. Je regrette que la question importante de la parité hommes-femmes ait été évacuée alors même que la domination masculine reste, hélas ! l’un des traits de la finance. La France peut faire en sorte que deux hommes de talent, aux profils différents, siègent au Conseil des gouverneurs de la BCE, l’un comme membre du directoire, très apprécié, Benoît Coeuré, nommé en 2011 pour un mandat de huit ans assurant son indépendance, l’autre comme gouverneur de la Banque de France. La France et l’UE ont tout à perdre à opposer deux personnes de cette qualité. Il y a quelque paradoxe à se plaindre de la perte d’influence de notre pays et à gâcher la plus précieuse de ses ressources, la ressource humaine.

Sylvie Goulard
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Honte.

 

 

Aylan Kurdi

http://www.lesechos.fr/monde/europe/021301958236-francois-heran-sur-les-refugies-leurope-doit-changer-dechelle-et-dapproche-1150364.php

 

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Lampedusa : non aux boat-people, oui aux plane-people

À situation d’urgence, solution d’urgence. Pour stopper les naufrages et noyades en Méditerranée, mettons les futurs réfugiés (« would-be refugees » comme dit la presse britannique) dans des avions vers l’Europe.

Depuis un an, environ la moitié des migrants de Méditerranée sont des demandeurs d’asile. L’autre moitié est est formée de migrants économiques. Pour eux, c’est une autre histoire qui n’est pas l’objet de cette tribune.

En 2015, deux migrants sur trois sont des demandeurs d’asile venant de cinq pays : Syrie, Afghanistan, Erythrée, Somalie, Nigeria, selon le UNHCR (Haut-Commissariat de l’Onu pour les Réfugiés).

Sur les barcasses de la mort donc, un migrant sur deux a le droit de venir en Europe. Mieux, l’Europe a le devoir de les protéger. La Convention de Genève de 1951 protège toute personne « craignant, avec raison, d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». L’Europe protège (cela s’appelle la protection subsidiaire, temporaire) aussi ceux qui prennent des risques graves s’ils décident de rentrer au pays. ..
Problème : tant qu’ils n’ont pas obtenu un statut de réfugié ou de protégé ou au moins un « visa d’asile », ils ne peuvent pas se présenter aux comptoirs des aéroports. Pourtant, le voyage serait moins cher et infiniment moins risqué comme le montre la vidéo du démographe, très pédagoque, Hans Rosling.

La solution de bon sens est accorder le statut de réfugié ou de protégé sur place. Pour cela, il faut répondre à deux questions : qui accorde le statut? Et où, sur place?
Première piste : un centre de l’UNHCR à Tripoli ou ailleurs sur la côte africaine. Avec le pouvoir d’accorder le statut de réfugié ou de protégé, au nom des pays européens.
Seconde piste: une ambassade de l’Union européenne, avec le même pouvoir, dans quelques pays sûrs (et avec des vols vers un pays européen) : Algérie? Tunisie? Maroc? Soudan? Djibouti? Kenya? Liban? Plus sûrs que ceux que fuient les « boat-people »: Erythrée, Syrie (pour la moitié d’entre eux, en 2015). Mais aussi : Somalie, Nigeria, Afghanistan, Irak…
Et tout cela à toute vitesse comme cette situation d’urgence l’exige. Rappelons qu’actuellement, très peu de futurs réfugiés demandent dans un consulat français en Afrique un « visa d’asile » autorisant à venir en France pour ensuite y demander asile ou proection, auprès de l’OFPRA (l’instruction par cet office prend de trois mois à deux ans).
Pour les deux pistes (via l’UNHCR ou via une ambassade de l’Union européenne), restera à répartir le nombre de réfugiés au sein des 28 pays. Par exemple selon deux critères: population, puissance économique (PIB par habitant) et bien sûr langues étrangères parlées par les réfugiés.
Autre avantage de cette solution sur place : diminuer en Europe le grand nombre de demandeurs d’asile refusés et y restant en situation irrégulière (environ 3 sur 4) et précaire.

Voilà dix ans que j’interviewe à Lampedusa de jeunes Africains et Africaines. Durant leur voyage, en théorie « de l’enfer africain au paradis européen », tous ont été volés, rackettés, exploités, certains torturés (voir le documentaire Voyage en barbarie), d’autres violées. Sans parler de tous les morts noyés…
Pourquoi avoir pris de tels risques? Abdi, 15 ans, et Sihan, 17 ans, ont quitté le chaos en Somalie. Mohamed, Erythréen de 18 ans, a refusé l’enrôlement de force et à vie dans l’armée du dictateur. Comme Abel, 16 ans et Rubel, 17 ans. Gift, Nigériane de 18 ans, a fui Boko Haram. Cynthia, orpheline nigériane de 18 ans, a été vendue par son oncle.
Une fois qu’ils m’ont raconté leur histoire, à chaque fois je me suis dit : à leur place, moi aussi j’aurais fui vers la Méditerranée.

François Dufour

 

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Interview de Bernard Spitz sur les 500 jours de Manuel Valls à Matignon

Interview parue dans L’Opinion le 12 août 2015

Ancien du cabinet Rocard, le président de la Fédération française des sociétés d’assurance estime que l’arrivée de Manuel Valls à Matignon a permis à la gauche française de ne plus tenir «un discours anachronique par rapport aux autres sociaux-démocrates européens.

Bernard Spitz est président de la Fédération française des sociétés d’assurance et membre du bureau du Medef. Il a été conseiller au sein du cabinet de Michel Rocard, auquel appartenait aussi Manuel Valls. Il publiera à la rentrée un essai, On achève bien les jeunes (Grasset).

La nomination de Manuel Valls a-t-elle été, pour vous, une vraie rupture dans le quinquennat de François Hollande ?

Clairement. Même si Manuel Valls a soutenu activement François Hollande lors de la campagne présidentielle, il ne faisait pas partie du premier cercle, de la famille des hollandais. Manuel Valls est l’un des héritiers de la deuxième gauche, celle de Michel Rocard et Mendès-France. Lors de la primaire de 2011, c’est lui qui avait tenu le discours économique le plus audacieux.

Qu’est-ce qui caractérise ses 500 premiers jours à Matignon ?

La fixation d’un cap économique et le changement de méthode gouvernementale. Il a d’abord donné du crédit et une réalité au Pacte de responsabilité. Ce tournant qui avait été initié par le président au début de 2014 n’était pas incarné, ni traduit dans les faits. Manuel Valls l’a opéré. Cela a permis de faire passer un message clair aux entreprises: finis les atermoiements, les engagements seront tenus. Et puis il a tenu bon sur la loi Macron, qui était un test clé de sa volonté de réforme. Il a aussi corrigé le tir sur les décisions qui avaient conduit à un effondrement de la construction, rétabli à la hausse les crédits de l’apprentissage, élément fondamental pour l’accès à l’emploi des jeunes, et stoppé le zigzag sur la fiscalité, qui créait instabilité économique et confusion. Pour résumer, son arrivée à Matignon a symbolisé l’affirmation d’un discours qui ne soit plus anachronique par rapport aux autres sociaux-démocrates européens.

Si son discours en matière régalienne est clair et assumé, peut-on en dire autant sur le plan économique ?

Oui. Même si on peut espérer aller plus loin en matière de réformisme, il n’y a pas d’ambiguïté de sa part. Mais si vous me demandez son principal défaut, je vous répondrais : sa majorité, vu l’ampleur des contradictions qui la caractérisent. Quand certaines de ses composantes introduisent le doute sur la ligne, elles nourrissent la défiance. Manuel Valls a démontré à plusieurs reprises sa volonté de s’en affranchir pour réformer, notamment en assumant le choix politique du 49-3. Mais en même temps, nous vivons en démocratie, cette fraction a été investie et élue, il lui faut donc aussi en tenir compte.

Quelle est sa principale réussite ?

Avoir réinstauré cohérence sur la ligne politique et autorité sur le gouvernement et l’administration. Il a ainsi redonné toute sa place à Matignon. Avec un cabinet dirigé de façon professionnelle, l’interministérialité existe à nouveau. Avant de devenir Premier ministre, il avait déjà passé six années de sa carrière à Matignon, auprès de Michel Rocard et Lionel Jospin. C’est un élément essentiel. Matignon ne s’improvise pas.

Qu’a-t-il raté ?

Le quinquennat a changé la donne. Quand on arrive au bout de deux ans, il y a des choses qui ne peuvent plus être corrigées ou que le temps manque pour mettre correctement en œuvre. C’est le cas de la réforme des collectivités territoriales. Personne ne peut être au final complètement satisfait de ce qui en est sorti ! L’avenir tranchera sur d’autres sujets pour lesquels il y a matière à inquiétude comme la pénibilité ou les conséquences, notamment en matière de reste à charge, des textes sur la santé…

Que doit-il encore faire ?

Aller plus loin dans la réforme des structures, la simplification administrative, l’emploi des jeunes. Et continuer à faire prévaloir les engagements pris, en particulier le Pacte de responsabilité. C’est un engagement du chef de l’Etat. Revenir dessus serait inconcevable. L’économie a besoin de visibilité et de stabilité. Le doute entretient l’attentisme qui est l’ennemi de la croissance et de l’emploi.

Le vallsisme est-il une révolution irréversible pour la gauche française ou une simple parenthèse?

Manuel Valls y représente la deuxième gauche, une gauche ouverte sur le monde et l’économie, ni dogmatique, ni étatiste, ni jacobine. François Hollande a, lui, toujours été l’homme de la synthèse entre celle-ci et la première, celle de Mitterrand. Souvenez-vous des «Transcourants». La gauche de Valls est celle de la social-démocratie moderne, qui est aujourd’hui au pouvoir en Italie avec Renzi et en Allemagne dans le gouvernement de coalition, comme elle l’était hier avec Blair en Grande-Bretagne. Est-ce aussi irréversible pour la France ? L’irréalité et les incohérences des textes présentés au dernier congrès du PS ne sont pas rassurantes à cet égard. L’avenir proche nous dira si la gauche française moderne réussit de façon durable son rendez-vous avec l’Histoire, et comment.

A Matignon, Manuel Valls s’inspire-t-il davantage de Rocard que de Jospin ?

C’est un cocktail. Il y a une part de Rocard (la vision pragmatique de l’économie), une part de Jospin (l’autorité) et une part de lui-même, naturellement. Jeune quinqua, il apporte sa propre vision générationnelle et son histoire personnelle, qui joue un rôle essentiel dans son attachement au modèle républicain. Il y a aussi sa grande énergie. C’est un atout essentiel. Dans le monde d’aujourd’hui, face aux difficultés qu’un dirigeant doit affronter, aux inerties administratives, aux complexités juridiques, aux capacités de blocage politique, c’est souvent ce qui fait la différence.

Est-ce lui qui détient le destin de François Hollande entre ses mains ?

Il y a une règle simple dans la Ve : ce qui marche est un succès du Président, ce qui ne marche pas est un échec du Premier ministre. Aujourd’hui, leur duo est équilibré et conforme à la tradition du régime présidentiel: au Président, les dossiers internationaux et européens, la fixation du cap économique, les grandes réformes institutionnelles ; au Premier ministre, la gestion des difficultés du quotidien, le dialogue avec les partenaires sociaux et le Parlement, les arbitrages gouvernementaux, l’ordre public. François Hollande travaille avec lui en confiance : même s’ils se sont affrontés au premier tour de la primaire, Manuel Valls a ensuite été son premier soutien. Leur style est aussi complémentaire. Enfin, Manuel Valls apporte à l’ensemble de l’exécutif sa légitimité politique dans l’opinion, qui dépasse le seul électorat de gauche.

Ludovic Vigogne